UNE VIE POUR LA LIBERTE

par

 Ahmed Rami
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Reflections sur Internet d_un officier marocain qui 
lutte pour une vie meilleure aux Maroc
 


Box 316 
101 26 Stockholm 1
SUEDE
Tel. 46.8.6498316
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Le pass et l'avenir

	Pendant le djeuner, couscous, jus d'orange et fruits - une 
cuisine traditionnelle marocaine - nous avons mis la main aux 
derniers dtails des prparatifs de l'attentat qui visait  renverser le 
Roi Hassan II. Le lendemain le Roi devait tre contraint  abdiquer 
ou, s'il s'y refusait, tre excut aprs jugement rendu par un 
tribunal rvolutionnaire secret.
	La date du coup d'tat a t fixe, enfin, lors de ce repas. Le 
lendemain, 16 aot 1972, serait le dernier jour o le Maroc serait 
gouvern par un homme que les deux convives considraient 
comme un despote, un souverain absolu que tous deux hassaient.
	Une anne de discussions et de conciliabules tenus dans le 
plus grand secret, une anne de planification minutieuse touchait  
sa fin : le moment de renverser ce tyran tait enfin arriv.
	Les deux hommes autour de la table taient tombs d'accord 
sur les derniers dtails. Pendant ce travail de prparation secrte 
nous tions devenus une vritable quipe. Nous avions confiance 
l'un en l'autre autant qu'il est possible entre deux tre dans une 
situation o tous deux risquaient la torture et la mort. Nous 
risquions de subir une mort longue et raffine si nous avions 
commis ou commettions la moindre faute ou si nous tions trahis. 
Nous avions le mme but, du moins  court terme : Renverser le 
Roi, mais nous tions si diffrents qu'il tait difficile de dire 
comment notre collaboration pourrait se poursuivre mme pour 
quelques heures aprs le succs de la rvolution.
	La villa luxueuse o se prenait ce repas se trouvait dans le 
quartier chic, le quartier  la mode nomm Souissi   la priphrie 
de la capitale, Rabat. Le matre de maison tait le gnral Oufkir, 
ministre de la dfense et chef de l'arme, l'homme le plus puissant 
du Maroc aprs le Roi. Le gnral avait 52 ans. C'tait un berbre 
n dans le village d'Ain Chair, prs de Ksar-Souk, dans le Haut-
Atlas o son pre tait chef de tribu.
	Moi, son hte, un jeune lieutenant de l'arme blinde, les 
chars, d'environ 25 ans. Je ne sais pas exactement mon age parce 
qu'il n'y avait pas d'tat civil dans le petit village berbre du Maroc 
du sud o je suis n. Un an auparavant j'avais t nomm aide de 
camp du gnral Oufkir. En pratique j'avais un pouvoir beaucoup 
plus tendu que ce que mon simple grade ne l'aurait laiss 
supposer.
	Ce jour-l nous avions confiance l'un dans l'autre parce que 
nous avions choisi de travailler ensemble sur un projet qui pouvait 
nous coter la vie si nous tions dcouverts. Et pourtant ! Il y a  
peine un an le gnral Oufkir tait la personne que je mprisais le 
plus au monde aprs le Roi. Oufkir avait symbolis ce que j'avais le 
plus ha : l'autorit absolue, le despotisme, la corruption et surtout 
l'immoralit. Le gnral protgeait un systme qui tait contre les 
valeurs fondamentales de l'Islam. L'Islam ne parle ni de Roi ni de 
princes. L'Islam ne parle que d'hommes gaux. Le gnral avait 
dirig une arme qui n'avait pas t employe dans le but que 
j'aurais voulu lui voir assign : combattre pour unir les arabes et 
combattre pour assurer les droits des Palestiniens et donc attaquer 
Isral, cet tat voleur.
	Au lieu de cela, les forces armes restaient sur place  
dfendre l'injustice, l'exploitation et la stagnation,  craser les 
rvoltes populaires contre les abus et les disparits dont on pouvait 
facilement se rendre compte ds qu'on s'loignait de quelques 
centaines de mtres du palais royal et qu'on se trouvait dans le 
terrible taudis de Chella, dans la valle juste en dessous des murs 
du palais, ou dans Jaacob el Mansour, la ville misrable prs de la 
plage, avec trente cinq mille habitants qui essayent de survivre  
quelques kilomtres seulement des quartiers luxueux.
	On pouvait voir les injustices, si on avait envie de les voir. 
Les gens y vivaient dans l'avilissement le plus profond. Sans 
espoir, et dans l'incertitude. On pouvait mourir sans laisser de 
trace et rien ne dirait qu'un tre avait vcu, avait os croire en un 
monde meilleur et sans peur. On disparaissait soudainement parce 
que les agents du Roi avaient suivi quelqu'un et l'accusaient de 
remettre en question les conditions qui rendaient la vie si pnible. 
Depuis l'poque o j'tais tudiant, au milieu des annes soixante 
et o je m'tais intress  la politique, j'avais combattu, j'avais 
craint Oufkir, alors chef de la police et ensuite ministre de 
l'Intrieur. En 1965  Casablanca, on avait vu Oufkir diriger les 
forces armes pour craser une rvolte en faveur des droits de 
l'homme, une rvolte pour avoir un peu plus de pain et peut-tre 
un peu plus de libert. On m'avait arrt, tortur, pour avoir t 
l'un des meneurs.
	Aujourd'hui, le 15 aot 1972, au cours de ce repas, j'avais ce 
mme Oufkir en face de moi. Nous mettions au point les derniers 
prparatifs pour'en finir avec une tyrannie que le gnral avait 
dfendue. C'tait Oufkir qui avait chang. Pas moi !
	Maintenant nous tions allis dans un projet o l'un de 
nous, o tous les deux, nous pouvions mourir en un seul jour, un 
projet enfin o, si nous russissions, nous finirions par tre des 
adversaires parce que trop de choses nous opposaient : nos 
origines, nos expriences, nos convictions idologiques et le 
sentiment de la justice pour les hommes. Oufkir tait le pass. Je 
reprsentais l'avenir.
	J'tais prt  m'allier avec le Diable lui-mme si cela pouvait 
m'aider  renverser la tyrannie au Maroc.
	Pendant le repas nous avions pu rsoudre une question en 
suspens dans notre plan parce que Oufkir avait appris que le Roi 
reviendrait le lendemain de France au Maroc en avion. Le plan de 
rserve que nous avions et qui consistait  attaquer le bateau du 
Roi pouvait tre abandonn. C'tait maintenant l'avion. Et trois 
avions de combat recevraient l'ordre d'aller  la rencontre du 
Boeing 727 du Roi quand il s'approcherait de la cte marocaine. Ils 
donneraient l'impression de l'escorter mais les pilotes avaient 
l'ordre de contraindre l'avion royal  se poser sur l'aroport 
militaire de Knitra. L, devant les forces rebelles, se dcideraient le 
sort du Roi et le sort du Maroc.
	Le repas pris fin sur la rcitation rituelle d'Al-Fatha.




Le jour de la rvolution

	Le 16 aot 1972, vers six heures, les premiers rayons du 
soleil arrivaient sur les treize avions de chasse, sur la base arienne 
de Knitra,  trente kilomtres au nord de Rabat. Les avions taient 
des Northrop F 5 venus des U S A et ils constituaient la flotte 
arienne d'avions de chasse et d'avions d'attaque au sol. Ils taient 
pourvus de canons fixes, ce qui les rendaient parfaits pour attaquer 
sur terre, mais moins efficace pour toucher une cible en vol.
	De tout le personnel de la base, en y comptant aussi les 
quatre-cent-cinquante amricains qui servaient d'instructeurs aux 
pilotes marocains, il n'y avait qu'une seule personne pour connatre 
le secret du coup d'tat en prparation. C'tait le chef de la base, le 
commandant Kouera.
	La veille au soir Kouera et Mohamed Amkrane, chef en 
second de l'aviation, avaient rencontr le gnral Oufkir dans un 
bar de Casablanca et ils avaient reu les dernires instructions que 
j'avais mises au point avec lui.
	Kouera et Amkrane taient ns au Rif, une rgion 
montagneuse trs pauvre au nord du Maroc. Tous deux taient 
berbres et tout deux se souvenaient  avec quelle cruaut le Roi 
avait touff un dbut de rvolte que les habitants du Rif avaient 
fomente en 1958, quand le Roi actuel tait encore prince hritier 
et chef de l'arme. Ce n'tait que la dernire d'une longue suite de 
rvoltes du Rif contre le pouvoir central nocolonialiste. Il n'avait 
pas fallu beaucoup d'efforts pour convaincre les deux officiers de 
participer  au mouvement de rsistance des "Officiers libres". Ds le 
mois d'Avril Amkrane avait eu connaissance du plan dfinitif de 
l'opration "Survol".
	Il avait inform Oufkir qu'il n'tait pas en tat de servir sur 
un F 5   cause des ennuis qu'il avait avec ses reins et il avait 
propos  sa place le chef de la base arienne de Knitra, le 
commandant Kouera
	Le 15 aot, la veille du coup, les trois hommes s'taient 
rencontrs chez madame Lazrak, l'pouse d'un ancien ministre des 
finances. Oufkir avait dvoil les derniers dtails et dclar que le 
plan avait 150% de chances de russir. Mme si quelque chose 
n'allait pas, lui, Oufkir, se trouverait  l'aroport de Rabat Sal et il 
prendrait la tte des forces armes qui s'y trouvaient.
	Deux autres personnes parmi le personnel de l'aroport, le 
capitaine Lhadj Larabi et le lieutenant Hassan Midawi, ne savaient 
pas, ce matin du 16 aot, qu'ils auraient  piloter les deux autres 
avions d'escorte.
	Pour des raisons de scurit, pour conserver au maximum le 
secret, Oufkir et moi, nous avions dcid que seuls ceux qui taient 
directement engags dans l'opration partageraient le secret si 
c'tait absolument ncessaire. Oufkir, Amkrane, Kouera et moi, 
nous tions les seuls au courant de "l'opration survol".
	Le gnral Oufkir ne dormit pas la nuit du 16 aot. Il tait 
rest debout jusqu' l'aube et se rendit ensuite  Temara, au sud de 
Rabat sans prvenir personne. Il revint  la villa Souissi vers onze 
heures. Il avait, avec Amkrane, chef en second des forces 
ariennes, rencontr Lyoussi, chef des installations au sol des 
forces ariennes. On l'avait convaincu d'envoyer trois F 5 pour 
escorter l'avion du Roi  son retour au Maroc.
La femme du gnral Oufkir se trouvait alors  Londres.




Les montagnes de l'Atlas

	Sur une photo par satellite la chane montagneuse de l'Anti-
Atlas, au sud-ouest du Maroc, l o je suis n, ressemble  la 
surface de la lune : tout y semble dsert et hostile. Tout change 
quand on parcourt ces montagnes en suivant les chemins le long 
de valles profondes. Les sommets peuvent atteindre 3000 mtres 
et la partie suprieure des montagnes est aride. L'eau et le vent 
laissent leurs traces jusqu'en bas des valles mais le long des 
chemins on trouve des amandiers, des oliviers, des petits champs 
de crales qui sont le tmoignage d'une longue histoire, d'une 
vieille civilisation. En janvier, quand les fleurs blanches des 
amandiers se dessinent nettement  sur le fond ocre de la terre, 
quand les eaux de la neige hivernale courent le long des valles et 
traversent des oasis d'herbe verte, les valles profondes de l'Anti-
Atlas sont incroyablement belles et l'on serait tent de croire que la 
rgion est fertile. Malheureusement, c'est la photo par satellite qui a 
raison.   Toute la rgion manque d'eau, manque de tout  ce qu'il 
faudrait pour avoir des rcoltes. Ces trente dernires annes le 
climat s'est encore dtrior. Les priodes de pluie se sont 
espaces. Il en rsulte une longue scheresse, la pauvret et la 
misre. De vastes rgions de l'Afrique du Nord se transforment 
lentement mais srement en dsert. Dans le sud-ouest du Maroc la 
chane de l'Anti-Atlas forme au sud la frontire avec le dsert du 
Sahara, et comme toujours dans ces rgions frontires ce sont les 
humains qui paient quand les malheurs arrivent.
	L'avance du dsert ne s'explique pas seulement par des 
facteurs climatiques. Les hommes ont eux-mmes rendu plus 
difficiles leurs conditions de survie. Le pturage intensif a enlev la 
protection naturelle du sol. Les arbres et les arbustes qu'on a 
abattus pour faire du feu n'arrtent plus les eaux et les vents. Les 
pentes des valles ont de ce fait perdu leur humus.
	Les habitants de la rgion n'ont jamais pu survivre des seuls 
produits de la terre. D'aussi loin qu'on se souvienne, ils ont essay 
de se procurer d'autres moyens d'existence. Pendant les priodes 
de longues scheresses les populations ont t obliges de fuir vers 
les plaines du nord, prs de la cte atlantique. Mme pendant les 
priodes de prosprit relative, les hommes et seulement eux, 
allaient chercher fortune au nord et laissaient leur famille derrire 
eux. Quelques uns se faisaient "tulba", ces professeurs religieux qui 
savaient suffisamment lire et crire pour enseigner aux enfants du 
nord  lire et  crire l'arabe et apprendre le contenu du Coran. 
D'autres partaient pour les mines de l'ouest de l'Algrie, quand les 
Franais se furent mis  les exploiter. Mais la plupart d'entre eux 
se rendaient dans les villes du nord du Maroc et s'y tablissaient 
comme petit commerant dans le commerce de dtail.
	Au dbut du vingtime sicle l'migration avait pris de telles 
proportions qu'elle tait devenue la rgle. Les hommes qui partaient 
eurent vite la rputation d'avoir une moralit rigoureuse, d'tre trs 
travailleurs et d'avoir du talent pour le commerce.
	Au moment de la Deuxime guerre mondiale les revenus 
apports par les migrs taient aussi importants que ceux fournis 
par l'agriculture dans les valles.
Dix ans plus tard c'tait le commerce dans le nord qui reprsentait 
la majeure partie des revenus. L'agriculture dans les valles 
passaient au deuxime rang et le bien-tre relatif que l'on trouve 
aujourd'hui dans les villages est entirement import. Les gens de 
cette rgion portent le nom de "Soussi" (pluriel : Soussa), d'aprs le 
nom du fleuve Souss qui coule entre les deux chanes 
montagneuses du Haut-Atlas et de l'Anti-Atlas. Il finit de couler 
juste au sud d'Agadir.
	Quand les Marocains parlent en gnral de Saoussa, ils ne 
font pas allusion aux populations habitant le riche plateau autour 
du fleuve, mais aux populations moins nombreuses et 
montagnardes de l'Anti-Atlas. Les milliers de Saoussa qui sont 
devenus de riches marchands dans les grandes villes viennent de 
la rgion autour de Tafraoute et des tribus qui ont leurs villages sur 
les pentes des magnifiques montagnes sauvages du Djebel Lkist, 
haut de 2800 m.  Au pied du Djebel Lkist on trouve une valle qui 
s'tend du nord au sud. Elle est large de quelques kilomtres 
seulement et longue de quelques dizaines de kilomtres mais on 
peut y habiter et faire des cultures,  moindre chelle. Les villages 
se sont fixs prs de l'eau qui descend en torrents et ils ont cultiv 
en terrasse des crales, des amandiers, des oliviers. Aujourd'hui la 
terre est presque totalement abandonne, les villages dtruits et il 
ne reste que quelques maisons solitaires dans les champs en 
friches.




Les tribus

	Des sept tribus, qui reprsentaient peut-tre un total de 
quatre-vingt mille personnes, il y en avait deux dont les membres 
taient rputs pour leur russite et leur comptence, pas 
seulement en affaires commerciales : La tribu Ammeln et la tribu 
Tahala,  laquelle j'appartiens. Ammeln n'tait pas constitu d'une 
seule tribu au sens o tous ses membres se reconnatraient les 
mmes anctres. Les habitants de la valle se divisaient en sept 
tribus diffrentes. Chacune d'elles tait fonde sur les liens du 
sang. Elles avaient les mmes origines sociales et culturelles et elles 
s'taient unies pour former une unit gographique bien dlimite 
pour prserver leur identit face aux trangers. Ammeln est donc le 
nom principal, le nom de cette association et c'est  un niveau 
d'organisation plus lmentaire que l'on trouve des units fondes 
sur la parent et les liens du sang. Ce genre d'unit qu'on appelle 
"tribu" mais qu'il faudrait mieux appeler "clan" se nomme en 
berbre "afus", littralement "main". Tahala, une tribu aujourd'hui 
fixe au sud-ouest de la montagne Djebel Lkist, est un "afus" qui 
fait partie du groupe Ammeln. La petite municipalit de Tafraoute 
est son centre administratif.
	Je fait partie de la tribu de Tahala. Quand mon arrire grand-
pre dirigeait la tribu elle s'appelait Ait Rami. Rami signifie en 
arabe "tireur" mais en berbre cela signifie "homme". "Ait" vient de 
l'arabe "ila" qui veut dire famille. Quand mon grand-pre, Moussa 
Ouhnou, devint  son tour chef, la tribu s'est appele Ait Moussa. 
On l'avait dsign pour  tre chef parce qu'il tait courageux et bon 
tireur. Un Noir, un tueur professionnel, le tua sur la place du 
march de Tahala ( cinq kilomtres de notre village) bien que notre 
coutume interdise de tuer quiconque sur la place d'un march. 
C'tait une tribu ennemie qui n'avait pas trouv d'autre moyen que 
de payer un tueur professionnel pour le tuer par-derrire. Mon 
grand-pre avait reu des avertissements mais il n'avait pas voulu 
se montrer effray et il tait all au "souk" (le march) comme 
d'habitude. Le mercredi suivant, au grand march de Tafraoute 
(souk Larba,  dix kilomtres de mon village) le tueur 
professionnel fut reconnu et tu, et mon grand-pre veng.
	Chez les Saoussa il y eut des vendettas au dix-neuvime 
sicle et jusqu'au dbut du vingtime. L'une des raisons en tait les 
tensions sociales qui surgissaient quand la terre ne produisait pas 
assez par  rapport au nombre de bouches  nourrir. Les vendettas 
taient aussi l'expression d'une justice primitive mais efficace, telle 
qu'elle existait dans ces petites communauts, o un assassin 
devait payer son crime de sa propre vie. L'autorit centrale 
manquait et les familles, les clans rglaient les offenses suivant des 
coutumes hrites de gnration en gnration.
	Un assassin reconnu devait partir en exil. La famille de la 
victime ne pouvait se venger sur celle du meurtrier mais cinq de ses 
membres pouvaient s'engager  tirer vengeance et se lancer  la 
recherche de l'assassin pour le tuer. Une fois la vengeance 
accomplie, ils ne risquaient pas d'tre bannis. Si le meurtre n'avait 
pas t prmdit, le meurtrier pouvait racheter le prix du sang  la 
famille de la victime. Il arrivait mme que la tribu pardonne au 
meurtrier, mme si l'assassinat avait t prmdit.
	Il y avait aussi le cas de meurtres dont on ne connaissait pas 
l'auteur. Les gens s'accusaient alors les uns les autres; les parents 
de l'accus pouvaient venir jurer de son innocence. Il en tait de 
mme pour d'autres types de dlits o l'on ne trouvait pas le 
responsable. Parfois il fallait que cinq membres de l'afus viennent 
jurer pour l'accus; pour d'autres dlits, il fallait douze membres de 
l'afus, et dans certains cas il en fallait vingt-cinq. Quand il 
s'agissait de meurtre il fallait  l'accus l'appui de cinquante 
membres de son afus. On prtait serment prs de la tombe d'un 
homme saint ou devant un chef religieux, le Coran  la main. Telle 
tait la coutume.
	Le groupe social le mieux adapt pour rgler les conflits 
internes tait  l'afus. Un afus, ou un clan, pouvait se composer de 
cinquante familles. Il pouvait y avoir plusieurs afus dans un seul et 
mme village. Chaque afus avait un chef, le plus souvent nomm  
vie, en gnral un homme g. Son rle tait d'tre le mdiateur en 
cas de conflits  l'intrieur de l'afus; qu'il s'agisse de vols, de 
conflits sur la rpartition de l'eau, de chvres venues pturer sur 
un autre terrain que le leur, c'est lui, l'anfgour  qui prenait les 
choses en main.(Anfgour  est le  reprsentant lu de l'afus dans 
l'assemble (djama) de la tribu).
	Quand il s'agissait de l'ensemble de la tribu, on lisait un 
chef (anflous  ) qui avait les mmes devoirs que l'anfgour mais  un 
niveau plus lev. Chaque tribu avait ses rgles "luh"(au sens 
propre : "bout de bois") qui rglaient toutes les amendes et les 
marchs. L'anflous veillait  ce que le luh puisse se runir. Chaque 
chose avait son prix, mme les affronts. Si l'on avait bless 
quelqu'un, on mesurait la blessure avec les doigts d'un homme de 
stature moyenne et le luh indiquait ce que chaque doigt 
reprsentait comme compensation en rapport avec l'tendue de la 
blessure. Voil ce qu'taient les traditions et les coutumes qui 
rgissaient la vie dans les villages des Souassa. Elles taient nes et 
transmises de gnration en gnration dans ces communauts 
isoles dans les montagnes.
	Personne ne sait quand les premiers Berbres sont arrivs 
dans l'Anti-Atlas. On ne sait mme pas quand ce peuple a 
commenc  peupler l'Afrique du Nord. Leur histoire se cache dans 
la lgende et l'on ne sait mme pas de faon certaine d'o ils 
viennent. Ce sont les Grecs et les Romains qui leur ont donn ce 
nom  pjoratif  l'origine de "berbre", "barbare", nom que les grecs 
donnaient  tous ceux qui ne parlaient pas le grec, et qui donc 
taient en dehors de la civilisation telle que les Grecs la 
concevaient.
	Les Berbres, eux-mmes se donnent le nom de "Chleuh" et 
d' "Amazigh" (pluriel Imazigh) qui signifie "hommes libres". Ils 
taient au Maroc quand les arabes y sont arrivs,  la fin du 
septime sicle aprs J. C., pour y apporter l'Islam.




Mon village et ma famille

	Au milieu des annes quarante l'arme franaise a construit 
la premire route entre Tafraoute et Tiznit. Et les hommes du Souss 
se sont mis  partir, en premier lieu pour Casablanca qui s'est 
beaucoup dvelopp  cette poque.
	Quand je suis n, mes parents taient paysans mais la terre 
ne suffisait plus  nourrir la nouvelle gnration. Mon pre est 
donc parti lui aussi pour Casablanca. Je ne me souviens pas en 
quelle anne. Je ne sais mme  pas s'il tait  la maison quand je 
suis n. Si on demande  ma mre, mme aujourd'hui, en 1989, 
quelle tait la date, quelle tait l'anne, je ne crois pas qu'elle le 
sache. Elle est analphabte et n'a jamais eu de calendrier. On 
comptait seulement les saisons, l't, l'hiver. Les saisons revenaient 
toujours. On n'avait pas besoin de les dater. Pour elle le temps tait 
cyclique, il n'allait pas en avant. Par contre elle peut se rfrer  un 
vnement dont les gens se souviennent, par exemple une 
pidmie, une catastrophe. Ma mre est, comme beaucoup d'autres 
au Maroc, analphabte et le monde, pour elle, se limite  l'horizon 
montagneux de son village. Son monde est le village, le village 
voisin, et la tribu. Aussitt que j'ai pu le faire, je suis all aider ma 
mre aux travaux des champs. Un de mes frres plus g que moi 
avait suivi mon pre  Casablanca. Les gens du village voulaient 
beaucoup d'enfants pour avoir de l'aide dans les travaux des 
champs et les enfants reprsentaient une sorte d'assurance 
vieillesse "qui grandit".
	Ma mre a eu huit enfants : D'abord Mohamed, ensuite une 
fille Khlija. Elle est morte de maladie. Il n'y avait ni hpital, ni 
mdecin, ni infirmire dans notre village, ni  Tafraoute, ni nulle 
part dans notre rgion. Aprs elle il  y a eu moi, ensuite Abdallah, 
Lahcen, Ali, Brahim et Mustafa. Les deux derniers sont morts de 
maladie. Abdallah, Lahcen et Ali vivent  Casablanca. Mohamed est 
mort il y a douze ans. Quand j'ai eu quatre ans environ, ma mre 
m'a envoy  l'cole coranique pour y apprendre  lire et  crire la 
langue du Coran. Chaque village avait sa mosque et son "fquih", 
un enseignant religieux qui en savait assez pour enseigner les 
bases de l'criture et de la lecture. Notre fquih, Sidi Souleiman, 
n'tait pas originaire de notre village. Il venait de trs loin puisqu'il 
n'y avait personne au village de si "duqu" qu'il puisse  peu prs 
lire et crire l'arabe. C'tait lui qu'on chargeait de lire et d'crire nos 
lettres, par exemple les lettres que ma mre envoyait  mon pre  
Casablanca. C'tait lui qui interprtait et expliquait le Coran et 
l'Islam aux villageois. Dans l'islam il n'y a pas de clerg. Le mot 
Fquih signifie seulement "le savant" qui travaille dans la mosque 
comme enseignant et comme "imam", celui qui conduit la prire. 
N'importe quel musulman peut diriger la prire. Tout homme qui a 
reu de l'ducation peut tre appel "fquih".
	Il y avait quarante familles dans le village. Chaque jour 
l'enseignant religieux tait l'invit de l'une d'entre elles. Chacune  
son tour lui offrait un repas. Il entrait dans une maison quand le 
matre s'y trouvait, sinon la femme lui faisait remettre  son assiette.
	Un jour ma mre m'avait envoy chez lui pour y apprendre le 
Coran en mme temps qu' lire et  crire. Je ne savais pas 
comment me comporter. J'allai simplement  lui pour lui dire que 
je serais son lve. Il me lana un mauvais regard. Va-t-en   ! me 
dit-il. Tu vas aller travailler aux champs. Tu n'es pas fait pour lire 
et crire ou apprendre le Coran".
	Plus tard j'appris qu'il tait en colre parce que je ne lui avais 
pas apport de cadeaux. Pour ma part je ressentais de la colre et 
de la peine. Ma mre m'a racont que j'avais essay de me venger. 
Quand vint le tour de ma famille de lui offrir son repas, ma mre 
m'a envoy avec un paquet  la mosque. On devait frapper  la 
porte et il tendait la main pour prendre l'assiette sans regarder 
puisque c'tait d'ordinaire des femmes qui venaient. En route, je 
remplaai la nourriture que ma mre avait mise dans l'assiette par 
un peu d'excrment. Il en fut si furieux qu'il lana l'assiette contre 
moi pendant que je m'enfuyais. Ce fut la cause d'un scandale dans 
le village.
	Si j'avais pu aller  l'cole coranique, j'aurais pu y rencontrer 
d'autres enfants. J'ai d  la place aller travailler aux champs. 
Dans mon enfance il n'y avait presque pas de place pour les jeux. 
Je devais me lever trs tt pour prparer la nourriture et donner  
manger aux animaux. Nous avions une vache et des moutons. Des 
jouets ? Jamais! Ou plutt si, une fois. Mon pre devait creuser un 
puits prs de la maison et j'ai regard comment il s'y prenait. Il lui 
a fallu plusieurs jours avec le marteau et la vrille pour faire un trou 
dans le sol. Ensuite il a mis de la poudre noire et une mche. Un 
jour o j'tais seul  la maison, j'ai fait ce que j'avais vu faire mon 
pre, mais j'ai plac la poudre et la mche sous une grosse pierre. 
Tout le village a entendu la dtonation. C'est la seule fois o je me 
souviens de m'tre amus.
	Le village tait trs pauvre mais se suffisait  lui-mme. On 
cultivait tout ce dont on avait besoin et la famine n'existait pas. Le 
travail tait dur, le climat tait dur. Les ressources en eau taient 
dj  cette poque  peine suffisantes mais les gens taient libres  
et ils avaient la dignit et la fiert de ceux qui sont libre. Il n'y avait 
pas de mendiants et pas de voleurs. La criminalit tait trs 
rduite. Tous appartenaient  la mme tribu; nous n'avions pas 
d'trangers dans le village. On se mariait avec quelqu'un du village 
ou du village voisin, mais pas  l'extrieur.
	La religion avait une emprise trs profonde sur les villageois. 
La doctrine musulmane tait tout ce qu'on avait pour rpondre aux 
questions fondamentales. Si quelqu'un ngligeait de faire ses 
prires, trs vite tout le village en tait au courant. C'tait considr 
- et c'est toujours considr - comme quelque chose de honteux.
	Le cot lac du pouvoir temporel dans la rgion tait 
reprsent, aprs l'arrive des franais  Tafraoute, par le 
"capitaine". Tafraoute tait le centre du pouvoir. On devait 
parcourir dix-sept kilomtres pour y aller par des sentiers dans la 
valle. Il n'y avait toujours pas de route. A vol d'oiseau,  travers  
les montagnes, il y avait tout au plus cinq kilomtres. A Tafraoute 
se tenait le "souk", le march, chaque mercredi. Nous y allions 
rarement parce qu'il y avait march le dimanche  Tahala qui se 
trouvait  mi-chemin. Ces marchs jouaient aussi un rle social 
important. On n'y faisait pas seulement des affaires. On s'habillait 
bien pour rencontrer des gens d'autres rgions. On parlait  
"politique", on faisait circuler les nouvelles, on colportait les 
rumeurs. C'est l que mon pre fut nomm "shejk", chef de notre 
tribu en 1956. Chez nous les Berbres, le fils d'un chef n'hrite pas 
automatiquement du titre de son pre. Il faut tre lu. Mon pre 
s'tait battu contre les Franais et  Casablanca il s'tait intress 
 la politique. Il s'tait inscrit au parti de l'indpendance (Istiqlal) 
en 1953 et les gens du village le prenaient en considration... En 
1956 il fut donc lu, avec presque toutes les voix, chef de notre 
tribu (en arabe "shejk", en berbre "amghar" : le plus grand). On a 
commenc  m'appeler "le fils du chef". Aprs l'indpendance il a 
reprsent le pouvoir central auprs de la tribu.
	Chaque village, tout village berbre, a toujours t dirig par 
la "djama", un  groupe lu de douze villageois qui forment un 
conseil d'administration. Ils se rencontrent aussi souvent qu'ils le 
peuvent. Leurs runions sont informelles. En principe n'importe 
quel homme de la tribu peut y assister. La plupart des participants 
taient des hommes respects. L'ge jouait un grand rle car "les 
vieux taient plus sages que les jeunes". Et on coutait davantage 
les anciens. Dans la mesure o le village tait isol, on discutait 
surtout des questions pratiques, par exemple la construction d'un 
pont, la date des rcoltes. La terre n'tait pas partage. Un paysan  
pouvait avoir des champs un peu partout autour du village et on 
devait se mettre d'accord sur la date des semailles et des rcoltes.
	Mon pre a particip  la longue guerre contre les Franais 
qui combattaient pour conqurir les campagnes. La guerre a dur 
vingt-cinq ans avant que les Franais ne parviennent  conqurir 
notre territoire. Mon pre a particip  la dernire bataille,  Ait 
Abdallah, en 1934. Les Franais ont gagn et ils ont construit un 
cantonnement militaire  Tafraoute. Les ntres taient trs dus. 
Toute notre lutte tait imprgne de principes islamiques. C'tait 
une sorte de "Djihad" contre  l'injustice.





Au village natal

	Le village Douar Ait-Mar, prs de Tafraoute est l'un des vingt 
villages de la tribu des Tahala mais c'tait le plus important parce 
que le chef de la tribu, mon pre, y habitait.
	M'barek Ben Moussa, mon pre, a fait ce jour l ce qu'il avait 
l'habitude de faire tous les jours : arroser les lgumes quand il 
n'avait pas  recevoir le flot des visiteurs, villageois et hommes de 
la tribu, qui venaient  lui pour se plaindre ou pour demander 
conseil. Tout en buvant d'innombrables tasses de th  la menthe, 
il coutait ses visiteurs et il essayait de rgler de son mieux les 
disputes.
	Lui seul avait le tlphone. Pour beaucoup de villageois 
ignorants ce tlphone tenait du miracle. Un jour une vieille femme 
tait venue trouver M'barek Ben Moussa et avait demand  s'en 
servir. "A qui veux-tu tlphoner ?" - "A Dieu". M'barek Ben Moussa 
lui tendit le rcepteur et elle put parler  Dieu des soucis que lui 
donnaient ses voisins.
	A Casablanca un de mes frres travaillait dans sa boutique 
qui se trouvait au centre de la ville,  une cinquantaine de mtres 
seulement du plus haut btiment de  Casablanca, qu'on appelait 
"la maison aux dix-sept tages".
	Mon deuxime frre travaillait, lui,  Ben Msik, une banlieue 
assez pauvre de Casa o il s'occupait de voitures d'occasion et de 
voitures mises  la casse.
	Mon troisime frre tait comme d'habitude au dpartement 
des Finances o il tait inspecteur. Ce dpartement tait   deux 
cents mtres  peu prs de l'tat-major, au centre de la ville.




Le jour du coup d'tat

	Le matin j'ai contrl la quantit de munitions que j'avais 
dans mon unit, Dix-sept chars E.B.R. Je donnai l'ordre  mon 
adjudant d'inspecter les soldats, le matriel, les armes. J'essayais 
de donner l'impression d'un contrle de routine. Il ne se passa rien 
de spcial avant le djeun avec Oufkir.
	Lors du djeuner, vers 14 heures, nous nous sommes mis 
d'accord. Je retournerais  la caserne comme prvu et je me 
tiendrais prt avec mes chars. Le gnral se rendrait  l'aroport de 
Sal,  environ quinze kilomtres de Rabat. Il se rendrait 
directement  la tour de contrle et attendrait qu'on ait le contact 
avec le Boeing du Roi. Ds qu'il aurait appris le bon droulement 
de la premire partie du plan, il se rendrait  la caserne Moulay 
Ismal, qui faisait partie de l'tat-major des units de chars. C'est la 
que tout devait commencer. Il devait venir  moi et je prendrais le 
commandement de la caserne. Je devais arrter le commandant des 
units de chars, le colonel Hatimi, s'il se prsentait  la caserne. 
Son arrestation ne devait pas poser de problmes. Il y avait des 
"Officiers libres" qui devaient venir d'autres garnisons pour nous 
aider et je devais leur donner les ordres d'arrestation. L'tat d'esprit 
dans l'arme comme dans la population civile tait tel que nous 
avions escompt que tout le monde se joindrait  la rvolte. Notre 
coup devait tre l'tincelle qui mettrait le feu aux poudres. Une fois 
le Roi limin, il n'y aurait pas grande rsistance. Oufkir tait en 
thorie le chef de toutes les forces armes et il tait  avec nous. Un 
an aprs avoir t nomm ministre de la dfense, Oufkir tait 
devenu trs populaire auprs des jeunes officiers. Pour ma part, je 
devais arrter tout le commandement hirarchique de la caserne 
Moulay Ismal et prendre le commandement de plus de quarante 
chars, de mille hommes et de vingt "Officiers libres" venus d'autres 
units. Suivant notre plan Oufkir devait donner les ordres de se 
tenir en alerte  toutes les units dans tout le pays et dans la 
capitale. A mon arrive  la caserne, aprs le djeuner avec Oufkir, 
j'ai pu donner l'ordre de mettre les munitions de combat dans les 
chars sans veiller l'attention. Les ordres du Quartier-gnral sont 
venus  14 heures 30. Avant de quitter le quartier gnral et de se 
rendre  l'aroport, Oufkir avait tlphon au colonel Hatimi, Chef 
des units de chars dans tout le pays. Il lui avait donn l'ordre de 
se rendre  l'aroport. Nous avions pens y rassembler tous les 
chefs et les ministres "pour recevoir le Roi" et les arrter tous 
ensemble quand le Roi serait lui-mme arrt. J'changeais 
quelques mots avec des officiers. Nous avons plaisant un peu sur 
le coup de Skhirat. Tout semblait normal mais en mon for intrieur 
j'avais le sentiment que quelque chose n'allait pas. Je n'tais pas 
totalement enthousiasm par la dcision d'envoyer trois pilotes. On 
pouvait imaginer que le Roi pouvait dcouvrir quelque chose par la 
radio alors qu'il rentrait au Maroc. Il pouvait se mfier et donner 
l'ordre de faire atterrir l'avion sur une autre base. Au djeuner 
j'avais dit  Oufkir : "Je propose une alternative. Laissons le Roi 
atterrir sans encombre  Rabat-Sal que j'aurai d'abord encercl de 
mes chars. Ensuite j'arrterai le Roi moi-mme  l'aroport avec 
tous ses ministres et les chefs militaires qui l'attendent. Nous les 
enfermons dans un hangar jusqu' que la situation soit sous notre 
contrle. Tout le monde constatera que le Roi est arrt. Tout le 
monde se rendra compte que le pouvoir royal est bris".
	Oufkir avait dit non. "Si les trois pilotes n'arrivent pas  
contraindre l'avion  se poser, ils tireront sur lui. Il n'y a aucun 
risque de le manquer. Notre plan est sr  150%". Ce sont les 
derniers mots que je l'ai entendu dire avant mon dpart pour la 
caserne Moulay Ismal. Avec toute mon unit de chars, j'attendais  
quinze heures, ce jour du 16 aot 1972.
	Dans la tour de contrle  Knitra le vice-chef de l'aviation, le 
lieutenant colonel Mohamed Amkrane attendait avec un groupe 
d'officier. De la tour ils pouvaient suivre ce qui se passait entre 
Knitra et la Mditerrane. Le commandant Kouera et deux autres 
jeunes officiers s'taient dj envols pour accompagner le Boeing 
royal qui venait d'Espagne.



L'injustice

	Avant l'arrive des Franais la corruption n'tait pas une 
institution dans notre rgion. Il y avait des injustices que nous 
pouvions rparer nous-mmes. Au pire celui qui tait injuste 
pouvait tre mis  mort. C'est la base mme de la vendetta: Qui a 
tu devra payer en gnral de sa propre vie. Les forces d'occupation 
collaboraient avec des tratres qui pouvaient faire ce qu'ils voulaient 
sans qu'on puisse les punir. Les injustices, la corruption taient 
protges par une nouvelle lgislation, par l'tat, par la police. 
Avant la colonisation il y avait de l'ordre. A partir de la colonisation 
il y a eu une sorte d'anarchie organise qui permettait  certaines 
personnes de tuer, de corrompre, d'abuser de leurs pouvoirs, de 
faire n'importe quoi au nom de la loi sans tre punies. Elles avaient 
"la Loi" et le pouvoir de leur ct.
	Auparavant nous vivions tous  peu prs dans le mme degr 
de pauvret. Avec la colonisation un certain nombre de marocains 
devinrent riches par la corruption, par le commerce dans les villes, 
ce qui a cr une grande diffrence entre les pauvres et les riches. 
Prenons, par exemple, Bouhdar, un nouveau riche  Tahala, au 
dbut des annes cinquante. Il a fait cadeau d'une belle auto au  
commandant de l'arme d'occupation et il a obtenu de ce fait la 
"permission" de tout faire avec la protection des autorits. Il est 
toujours vivant et il sert maintenant les nouvelles autorits 
nocolonialistes du Maroc indpendant. Avant leur dpart les 
Franais ont remis le pouvoir aux tratres qui dirigent aujourd'hui 
le Maroc.
	On ne voyait pas beaucoup les autorits franaises aprs leur 
victoire. Chez nous il n'y avait qu'un officier franais. Il tait 
commandant militaire et gouverneur  Tafraoute et le chef d'un 
bataillon de mercenaires marocains. Le peuple avait combattu 
pendant vingt-cinq ans et il avait perdu. Les gens se sentaient las. 
Le pessimisme, la dception, le dsespoir taient partout. Les 
tratres en profitrent. Les sultans des villes, les sultans des 
colonialistes taient eux aussi, considrs comme des tratres. Les 
Franais savaient que notre rgion dans les montagnes avait vcu 
dans l'isolement, qu'elle tait indpendante et qu'elle n'avait pas eu 
beaucoup de contact avec le monde corrompu de l'extrieur. Ils 
voulaient mettre cette situation  profit et faire participer les 
berbres  l'invasion culturelle qu'ils menaient au Maroc. Ils ont 
donc construit de "vraies" coles et dclar que tout le monde devait 
y aller. Le but tait d'enseigner le franais aux petits berbres et de 
crer une diffrence entre les berbres parlant franais et les 
Arabes parlant arabe dans les villes, et mme de diviser les 
berbres entre eux. Dans mon village personne ne parlait l'arabe 
quand j'tait  jeune.
	Quand les Franais ont construit l'cole de Tafraoute, en 
1951 - 52, les gens de toute la rgion ont pris peur. On disait que 
les Franais voulaient voler les enfants, voler "culturellement", mais 
il y avait aussi des rumeurs qui parlaient de vols d'enfants au sens 
propre. Ma mre m'a donc emmen en cachette. Elle m'a port sur 
ses paules, une nuit, et je sentais ses cheveux sur sa nuque (les 
femmes se rasaient la nuque) qui me chatouillait les cuisses. Elle 
m'a emmen dans un autre village  huit kilomtres de chez nous 
d'o un autocar irait  Casablanca. Elle m'envoyait chez un ami de 
mon pre, la veille du jour o j'aurais du aller   l'cole des 
Franais. Beaucoup de villageois ont fait de mme. Personne ne 
voulait envoyer ses enfants  l'cole des Franais.
	Voil comment je suis venu la premire fois  Casablanca. 
J'ai travaill chez mon pre dans une boutique au lieu d'aller  
l'cole. C'tait en 1952. Je devais avoir cinq ou six ans.



Au village natal, le jour du coup d'tat

	Au village Douar Ait Mar,  quatre-vingts kilomtres au sud 
de Rabat, prs de Tafraoute, dans la province d'Agadir, dans le 
Maroc du sud, le soleil se lve plus tard qu' Knitra et Rabat. De 
hautes montagnes encerclent le village, elles font partie de l'Anti-
Atlas, une chane montagneuse qui empche la lumire du soleil de 
descendre  flots dans le fond des valles.
	Pour les villageois c'tait un jour comme les autres, passs 
ou  venir, o il faudrait travailler trs durement pour survivre. 
M'barek ben Moussa, cinquante ans, chef de la tribu et sa femme 
Fatima Bent Belkacem, de deux ans plus jeune, connaissaient les 
mmes conditions d'existence. Le pre de M'barek, Moussa, avait 
t  la tte du clan Ait Rami, de la tribu Tahala. Aprs 
l'indpendance du Maroc en 1956 son fils M'barek devint le chef de 
la tribu de Tahala. Moi, l'un de ses fils, j'tais prt ce matin du 16 
aot de commettre un acte dont j'avais rv depuis mon enfance.
	Pour les villageois du Douar Ait-Mar ce matin ressemblait  
tous les autres, mais la vie de M'barek Ben Moussa et celle de sa 
femme et de ses cinq fils allaient tre brutalement transforme 
avant la fin de la journe.




Les dernires heures

	Au chteau du Roi Hassan prs de Beauvais,  quatre-vingts 
kilomtres au nord de Paris, on se prparait  rentrer au Maroc ce 
matin du 16 aot 1972. Le Roi avait pass trois semaines dans son 
Chteau, en visite prive en France.
	Parmi ceux qui l'accompagnait se trouvait le colonel Dlimi, 
Chef des officiers d'ordonnance royaux et chef de la police dans 
une priode antrieure. En tout, si l'on compte les courtisans, les 
matresses, les membres du gouvernement, les gardes sous le 
commandement du mercenaire franais, le commissaire Sassia, il y 
avait bien une centaine de personnes pour accompagner le Roi  
Rabat  la fin de ses vacances.
	Le mme jour je me suis lev comme d'habitude  six heures 
et j'ai pris mon petit djeuner. Je n'ai pas vu le gnral le matin. 
Coco, son employe noire, reut de moi ses instructions. En tant 
qu'ami du gnral, je veillais sur les domestiques quand lui et sa 
femme taient absents.
	Ensuite je suis parti en auto jusqu'au cantonnement. Je 
pensais  ce que m'avait dit le gnral quand il m'avait rveill  
quatre heures trente; il revenait juste de Casablanca et d'un dernier 
rendez-vous avec Amkrane et Kouera dans un bar de l'avenue 
Hassan II. Il m'a dit "Maintenant tout est entre les mains de Dieu. 
Tout est prt. Tout semble bien".
	Il a voulu couter une dernire fois l'enregistrement sur 
bande du communiqu que j'avais rdig et que nous devions lire  
la radio si le coup russissait.
	Je n'tais pas nerveux. Je n'avais pas peur. C'tait trange, 
j'tais simplement heureux. Toute ma vie j'avais attendu ce jour-l, 
attendu de participer au renversement de la tyrannie au Maroc. 
J'tais plein d'enthousiasme, mais en mme temps trs calme et 
froid.
	Je ne pensais absolument pas  un chec. Il semblait tout 
naturel que nous russissions. Participer  l'histoire de mon pays 
et la modifier me donnaient une sensation fantastique. J'tais 
heureux que les circonstances m'aient permis d'tre prsent. J'tais 
prt  prendre tous les risques pour librer mon peuple de la 
dictature.



Casablanca

	Quand les premires forces franaises ont t envoyes au 
Maroc pour tablir "le protectorat", elles ont dbarqu dans un petit 
village de pcheurs "Anfa" sur la cte atlantique. Soixante ans plus 
tard ce village tait devenu la quatrime parmi les plus grandes 
villes d'Afrique. En 1968 un Marocain sur dix habitait  
Casablanca. C'tait un centre qui se dveloppait rapidement et 
comme tant d'autres villes du tiers-monde elle aspirait les 
populations des campagnes.
	Casablanca est une ville rcente et elle ne ressemble  aucune 
autre ville du Maroc. Elle a son caractre propre. Le centre avec ses 
htels, ses grands magasins, pourrait tre n'importe quelle ville 
europenne en Mditerrane et on y trouve trs peu qui soit 
authentiquement marocain. Des immeubles de dix  quinze tages 
dominent la ville. On les a construits dans la priode d'essor qui a 
suivi la deuxime guerre mondiale. Ils bordent aujourd'hui la large 
"avenue des forces armes du Roi" jusqu' la "place de Mohamed V" 
ex "place de France". De l'autre ct de la place on trouve la vieille 
Mdina ("mdina" signifie "ville" en arabe) o vingt mille habitants 
demeuraient quand les Franais sont arrivs. Aujourd'hui, 
soixante-dix ans plus tard, il y a trois millions de personnes sur  
peu de choses prs la mme surface.
	Au dbut la ville s'est dveloppe dans toutes les directions  
partir de "la place de France" Les Europens habitaient au centre. 
Au temps de la colonie un quartier, Marif, tait surtout peupl 
d'Espagnols. Vers 1930 on a laiss les Marocains s'installer dans 
un quartier "europen" nouvellement bti. En 1960 on y comptait 
185 000 habitants. La majeure partie des habitants de ces 
nouveaux quartiers vient de la classe moyenne, elle mme 
constitue de tout Marocain qui a un salaire : les ouvriers, les 
fonctionnaires, les employs de bureau, les enseignants, ou un 
revenu : les commerants.
	C'est dans ces quartiers que se sont enracines les 
organisations nationalistes et qu'elles ont trouv leurs premiers 
adhrents. Les Franais croyaient peut-tre pouvoir isoler le centre 
europen des indignes en construisant  la nouvelle Mdina. Ils se 
sont tromps. Quand ces quartiers sont devenus les bases de la 
gurilla urbaine, les autorits franaises ont eu du mal  y 
pntrer. De leur temps, les Franais ont rencontr aussi beaucoup 
de problmes avec la construction de taudis  la priphrie des 
villes, constructions illgales impossibles  contrler. Ces 
constructions ont commenc dans les annes vingt et se sont 
normment dveloppes dans les annes trente. On les a appeles 
"bidonvilles" parce que le matriel le plus employ tait les boites de 
conserves et les bidons que l'on aplatissait pour former les murs et 
les toits. Les plus grands bidonvilles  Casablanca s'appellent les 
Carrires Centrales (59 000 habitants en 1959) et Ben M'sik (97 
000 habitants en 1959). D'autres bidonvilles se sont construits 
n'importe o ds qu'il se trouvait un terrain  louer ou simplement 
sans occupant. Les autorits municipales n'ont jamais reconnu 
juridiquement ces parties de la ville. Aucun habitant de ces 
bidonvilles n'ose transformer sa case de fer blanc en maison 
d'habitation permanente de peur de voir les municipalits faire 
dblayer le terrain et anantir le taudis. Environ 30% de toute la 
population de Casa habitent dans ces bidonvilles, ces ghettos qui, 
un jour, vont avaler toute la ville. Il y existe une sous-culture  
laquelle les gens s'abreuvent depuis des dcennies. Les habitants 
de ces ghettos sont hostiles aux autorits mais ils ne sont pas 
encore prts  se dfendre parce qu'ils ont tant  perdre et qu'ils 
sont si vulnrables. La ville, qu'on y trouve ou non du travail est 
quand mme prfrable  la campagne,  leur avis. Ils ne veulent 
pas retourner dans leurs misrables villages.
	Chaque moment de la vie des habitants est l'objet d'un 
contrle administratif: permis d'habiter, permis de travail, carte 
d'identit, permis pour les enfants d'aller  l'cole, etc. Ils doivent 
se montrer trs prudent pour ne pas perdre le peu que la ville a  
leur offrir. Les marges de survie sont si infimes qu'il n'y a pas de 
place pour une "politique extrmiste" dans ces ghettos. Les affams 
ont rarement le courage d'exprimer leur sympathie pour des 
solutions militantes, surtout s'il s'agit d'ides politiques importes. 
Ils n'ont pas les moyens d'tre rvolutionnaires. D'un autre ct, 
ces bidonvilles peuvent exploser, dborder de haine, et rpandre la 
terreur quand les affams n'ont plus rien  perdre. C'est ce qui s'est 
pass  Casablanca en 1965.
	La rsistance du pays au colonialisme s'est manifeste sur 
tous les plans, politiques, culturel, et aussi lutte arme. Les 
nationalistes dans les villes,  partir des annes quarante, ont 
apport leurs ides mais aussi des structures sous formes de 
partis, de journaux, de syndicats, avec leurs idologies. Il est n 
une rsistance bourgeoise et "moderne", influence par l'idologie 
"occidentale". Les Souassa de l'Anti-Atlas ont dpos les armes en 
1934 mais ont continu la rsistance sous d'autres formes et un 
grand nombre avaient dj particip  la grande grve industrielle 
de 1936. Casablanca est devenue leur forum politique; Casablanca, 
ville presqu' entirement construite par les immigrants dont les 
Berbres du Haut-Atlas et de l'Anti-Atlas formaient la majorit.
	Dans la mesure o Casablanca constitue le centre 
commercial et industriel du Maroc, tout ce qui s'y  passe au point 
de vue politique exprime et manifeste le dveloppement politique du 
pays dans sa totalit.



Le Cad et l'indpendance

	Ma mre m'a fait prendre l'autobus pour Casablanca o mon 
pre travaillait. Quelque temps aprs, mon pre est retourn  
Tafraoute, mais je suis rest et j'ai commenc  travailler dans 
diffrents magasins d'alimentation, chez diffrentes personnes que 
je ne connaissais pas ou qui ne connaissaient pas mon pre. 
J'avais entre cinq et six ans et on me traitait comme un esclave.
	Debout  4 heures du matin, je commenais par faire le 
mnage dans la boutique et j'allais distribuer les journaux et le lait 
dans les quartiers les plus hupps. Une fois j'ai travaill dans un 
magasin qui vendait des produits chimiques pour teindre la laine et 
j'ai eu les bronches touches, ou les poumons,  force de les 
inhaler. On me renvoya. Je ne gagnais presque rien. On me donnait 
 manger pour tout salaire.
	Quand j'tais enfant, on m'a maltrait. C'tait d'abord les 
commerants berbres, et parfois ceux de ma propre tribu qui 
m'exploitait le plus. Je devais travailler comme un esclave, jour et 
nuit. Je travaillais et j'habitais dans le magasin mme. Je dormais 
 peine quatre heures par nuit. Je couchais sous le comptoir. Puis 
"l'indpendance" est venue en 1956. Mes parents taient  
Tafraoute et moi  Casablanca chez mon frre Mohamed qui tait 
adolescent et qui avait ouvert une petite boutique. Mais aprs 
quelques mois, lui aussi est reparti pour Tafraoute et j'ai d trouver 
du travail chez d'autres personnes. La dernire fois que j'ai travaill 
alors que j'tais encore un enfant, c'tait dans une famille juive qui 
avait un magasin d'alimentation et qui tait sur le point de partir 
pour Isral ou le Canada. Ils ont envoy une fille en Isral et un fils 
au Canada pour examiner les possibilits qui s'y trouvaient. Chez 
eux j'ai dcouvert de quelle haine et de quel racisme les Juifs 
taient capables  l'gard des musulmans et des chrtiens. Je 
n'avais pas le droit de manger  leur table. Ceux qui n'taient pas 
Juifs n'taient pas vraiment considrs comme des tres humains 
(j'ai racont tout cela en dtail dans mes livres "Qu'est-ce qu'Isral" 
et "Le pouvoir d'Isral  en Sude" publis en sudois).
	L'ide que je devrais aller  l'cole a commenc  faire son 
chemin  cette poque et j'ai demand  un  de mes cousins de me 
ramener au village. Mon pre se mit en colre, il voulait que je 
russisse comme "commerant", comme tous les autres du village, 
et pour russir comme commerant il fallait commencer  travailler 
comme enfant dans un magasin. "Comme tu es trange" me disait-
il. Mais je voulais aller  l'cole malgr lui. "Les enfants doivent tre 
rapidement une bonne affaire" pensaient les parents  l'poque. 
Sans demander la permission  mon pre j'ai fait les quinze 
kilomtres pour arriver  Tafraoute,  pieds, pour y rencontrer le 
gouverneur, le "Cad", qui tait le chef administratif de notre rgion. 
Il s'appelait Hadj Ahmed Ougdourt et il tait unique dans son genre 
dans tout le Maroc. Il tait le cad de plus de quatre-vingt mille 
personnes. Mon pre qui tait shejr lui tait subordonn. J'allai le 
trouver et lui dire que je voulais aller  l'cole mais que mon pre 
s'y opposait.
	Hadj Ahmed Ougdourt tait presque analphabte mais sa vie 
tait devenue lgendaire. Au temps du colonialisme il avait fait de la 
rsistance et il avait t emprisonn  Tafraoute. Il appartenait  la 
tribu des "Issy",  trente kilomtres de Tafraoute, et il avait un petit 
magasin  Rabat. En prison il s'tait montr trs fier et trs 
arrogant envers le capitaine Franais, le "Qbtann" comme on 
l'appelait, c'est  dire le gouverneur militaire Franais  Tafraoute. 
On racontait que Hadj Ahmed Ougdourt, en prison, avait dclar 
au capitaine : "Je serai le chef ici, dans ton poste, quand nous 
serons libres". A cette poque personne n'osait penser que le 
Maroc, dans l'avenir, serait indpendant. Le peuple tait si 
dmoralis; les forces militaires franaises si puissantes qu'ils 
taient peu nombreux ceux qui continuaient  croire  la victoire 
dans de telles circonstances, mais Hadj Ahmed Ougdourt tait de 
ceux l. Sa seule idologie et sa seule force venait du Coran. La loi 
de la jungle existe souvent dans la pense laque. Au contraire, 
pour un musulman croyant la force doit tre juste et la justice forte 
pour crer un monde plus humain. Au moment de l'indpendance 
on le sortit de prison et le nouveau gouverneur marocain  Agadir 
le nomma cad  Tafraoute. Le nouveau cad n'tait pas 
conformiste, il tait contre les injustices et contre la corruption 
sous toutes ses formes. C'tait un original. Ds le dbut il aida les 
gens  s'organiser pour construire des coles dans les villages, des 
routes entre les villages et il ordonna de planter des milliers 
d'oliviers. Il cra mme une cooprative, ce qui ne s'tait jamais vu 
dans la rgion. Il veillait  ce que tout se ft sans intervention 
extrieure. Tout ce qui a t fait de bien  cette poque a t fait  
son initiative.
	Quand l'indpendance est arrive, les Marocains ont t 
tromps par les Franais qui ont donn le pouvoir au Sultan tout 
en le gardant sous leur coupe. Ils lui ont donn des officiers qui 
avaient t forms en France, qui avaient fait partie de l'arme 
franaise, par exemple Oufkir ou Dlimi. Ils lui ont donn toute une 
arme qui venait directement de l'arme franaise. La police tait 
pleine d'ex-collaborateurs et de tratres qui occupaient maintenant 
de hauts postes. La seule exception dans tout le Maroc, c'tait le 
cad de Tafraoute qui avait t l'adversaire du colonialisme. On 
disait d'habitude de lui : "le cad danse plus vite  que la musique 
du Sultan". Il a dmontr ce qu'aurait pu tre une authentique 
indpendance. Grce  lui les gens se mobilisaient spontanment, 
ils se proposaient d'eux-mmes pour construire des coles, des  
routes, sans avoir besoin de l'administration et de son budget. 
Quand tout tait fait, il envoyait un message au Ministre de 
l'instruction  Rabat pour l'avertir qu'il y avait une cole dans tel et 
tel village, et qu'il y avait mme un enseignant. L'indpendance du 
cad a veill beaucoup d'irritation et d'inquitude chez les deux 
autorits provinciales  Agadir et auprs de l'autorit de Rabat. Le 
cad fit la "faute" de prendre l'indpendance nouvellement acquise 
au srieux.
	Il a aussi construit une grande maison pour les orphelins et 
les enfants pauvres et une cole pour les enfants qui ne pouvaient 
pas tudier dans les coles d'tat. Trois cents lves y sont venus. 
J'tais l'un de ces enfants qui ont pu aller  l'cole grce  la 
maison d'accueil et  l'cole construite par le cad Hadj Ahmed. 
Quand j'tais enfant, il tait pour moi un exemple et reprsentait 
un hros. Il avait un sens trs profond de la justice et un 
attachement  la dmocratie et aux droits des hommes. Pour lui ce 
n'tait pas seulement des Mots.
	A Tafraoute il a organis une cooprative o des dizaines de 
femmes ont trouv du travail en faisant des tapis. Il n'y avait 
jamais rien eu de pareil auparavant dans notre rgion. Il n'y avait 
jamais eu de Bibliothque, mais il nous en donna une. Il a mme 
fait btir les premires toilettes publiques au centre de Tafraoute, 
sur la place du Souk Larba. Les gens n'avaient jamais vu de 
toilettes modernes. Ils faisaient leurs besoins un peu n'importe o 
dans la nature. Ils ont commenc  aller en grand nombre dans ces 
toilettes nouvelles, les jours de march. Le cad fit un discours 
pour leur inauguration. Quelque temps aprs on s'aperut que les 
gens faisaient leurs besoins partout sauf dans le trou creus dans 
ce but. Le cad a donc fait une nouvelle runion. Il a commenc son 
discours en invoquant Dieu et il leur a dit : "pourquoi ne mettez-
vous pas les trous en face l'un de l'autre ?" Aprs quoi il ajouta 
avec irritation : "Que Dieu vous montre la bonne voie et merci de 
m'avoir cout".
	Pour diriger la nouvelle bibliothque de Tafraoute, il avait 
nomm un fquih d'une cinquantaine d'annes qui n'avait jamais 
rien lu en dehors du Coran : Sidi Mahfoud. En lisant d'autres 
livres, en lisant des livres nouveaux  la bibliothque , Sidi 
Mahfoud perdit la stabilit de sa foi. Il ne pouvait pas rpondre aux 
questions difficiles qu'on lui posait  la bibliothque. Les journaux 
qu'on y recevait commenaient  parler du voyage des Russes vers 
la lune, de Gagarine dans l'espace. C'tait trop pour lui. Aprs 
quelques mois il s'effondra. Un jour de march il avait rassembl 
plusieurs centaines de personnes devant la bibliothque pour leur 
tenir un discours "important". Devant des auditeurs ahuris, il 
dclara qu'avec l'aide de Dieu il s'tait envol dans l'espace vers la 
lune o il avait rencontr entre autres le "djinn" (dmon) 
Jamharosh. Le cad Hadj Ahmed qui n'aimait pas les charlatans 
(mme quand ils taient victime du "stress") mit Sidi Mahfoud en 
prison pendant deux jours en le dfiant de se faire librer par 
Jamharosh. Sidi Mahfoud fut ensuite envoy dans un hpital 
psychiatrique  Agadir. La bibliothque fut ferme pendant deux 
mois. Quand on l'ouvrit de nouveau, avec un nouveau 
bibliothcaire, beaucoup de gens eurent peur d'y aller par crainte 
d'y trouver les dmons qui avaient tourment Sidi Mahfoud.
	Hadj Ahmed tait un original et il a fait beaucoup de bien. 
C'tait comme une rvolution culturelle chez nous. Il appelait les 
ex-collaborateurs et les tratres "nouveaux colonialistes" ou "tratres 
du colonialisme". Ils perdirent les privilges auxquels ils taient 
habitus. Ils durent faire la queue comme tout le monde pour tre 
reus. Cela leur dplaisait. On ne voyait cela nulle part ailleurs. Ils 
avaient l'habitude de tout acheter, mme les autorits. Dans le 
reste du Maroc l'indpendance a avort. Le Roi Mohamed V n'tait 
qu'un cheval de Troie franais. Ce sont les tratres qui ont pris la 
place des franais. C'tait comme si les franais n'avaient fait que 
changer de costumes et endosser une djellaba. La police par 
exemple, n'tait que l'ancienne police forme par les Franais, qui 
avait travaill avec les franais. Toutes les organisations de la 
rsistance ont commenc par tre dissoutes et les rsistants 
arrts. Le Coran dit avec raison : "Quand le Roi prend le pouvoir, 
il corrompt et dtruit le pays et il transforme des gens libres en 
esclaves". C'est le colonialisme qui a form la monarchie marocaine 
actuelle, ce ne sont pas les marocains. L'islam interdit la 
monarchie comme moyen de gouvernement. Le cad de Tafraoute, 
Hadj Ahmed, a t en poste pendant quatre ans (1956 - 1960) 
avant d'tre rvoqu par  le gouverneur d'Agadir sur l'ordre du Roi 
et assassin un an plus tard par des agents du Roi parce qu'il 
refusait de s'intgrer dans le systme corrompu du Maroc. On l'a 
remplac par un tratre, le cad Abdelaziz qui avait t le secrtaire 
du gouverneur militaire franais  l'poque du colonialisme. C'tait 
un tratre et un nocolonialiste.
	Si mon pre avait t lu shejk de la tribu de Tahala, c'tait 
grce au cad Hadj Ahmed qui croyait  la dmocratie islamique, la 
"shora". Dans les autres rgions, on ne choisissait pas les shejk, 
c'tait le ministre de l'intrieur qui les nommait, par l'entremise 
des gouverneurs de province. Un dimanche, jour de march, en 
janvier 1956  le cad avait rassembl la tribu des Tahala pour lire 
leur shejr. Mon pre fut  lu parmi de nombreux candidats. Et c'est 
chez le cad Hadj Ahmed que j'allai quand mon pre ne voulait pas 
me laisser aller  l'cole en 1958. J'tais encore un enfant quand il 
m'a reu. Je portais une chemise o l'un des boutons tait 
dpareill. Lui qui tait rigoureux et perfectionniste, il l'a remarqu ! 
Il critiquait tout ce qu'il n'aimait pas et qu'il voulait changer. "_ Qui 
a cousu ce bouton ? _ C'est moi. Je n'avais pas trouv le bon. _ Tu 
dois le trouver. On doit tout faire bien, comme nous l'enseigne le 
prophte. Tout ce qui vaut la peine d'tre fait, doit tre bien fait".
	Il m'a donn un petit livre, o il avait rassembl un choix de 
citations du prophte ("Hadith") et il me dit : "On ne doit pas 
seulement lire et penser. Il faut aussi agir, comme le prophte 
Mohamed a fait." Il me parlait comme si j'tais un adulte. "_ Oui, tu 
dois aller  l'cole. Tu peux loger gratuitement  l'internat des 
orphelins". Il m'a fait inscrire. Mon pre en a t furieux mais il ne 
pouvait rien faire puisque c'tait son chef qui l'avait dcid.
	J'avais peut-tre onze ou douze ans et j'tais plus g que les 
autres lves. Je n'avais pas de cartable. J'avais un sac tress 
comme en ont les femmes qui vont au march. A l'internat je lisais 
jour et nuit. J'avais achet des bougies pour pouvoir  lire aprs dix 
heures quand on teignait la lumire. J'tudiais sous une 
couverture entre deux cartons qui faisaient une sorte de tente. A 
quatre heures du matin, nous nous levions. C'tait un ancien sous-
officier marocain dans l'arme franaise qui tait responsable de la 
discipline  l'internat et il organisait notre vie comme  l'arme. Tt 
le matin, avant de manger, nous devions nous laver  l'eau froide et 
faire notre prire. Certains, en hiver, faisaient semblant de se laver. 
Un jour,  Cinq heures du matin, le cad est venu tout  fait  
l'improviste  la mosque et il a dcouvert que certains lves 
avaient leurs chaussures - Ce qui est interdit dans la mosque. Il 
en fut trs en colre... en tout cas, c'tait un homme fantastique 
qui a eu une trs grande importance pour moi.
	Aprs quelques semaines en premire classe, je suis pass en 
troisime parce que j'avais travaill si intensment que j'avais 
acquis les bases ncessaires et parce que j'tais plus g. Trois 
mois plus tard j'tais dans la quatrime classe, la dernire. A cette 
poque, en 1968, le ministre de l'ducation tait Mohamed el-Fassi. 
Il appartenait au parti de l'Istiqlal. Il tait bien. Il prconisait une 
rapide arabisation de l'enseignement et il avait dcid que nous, les 
enfants, nous apprendrions l'histoire et la gographie du Maroc en 
arabe et pas en franais. Mais il n'y avait pas d'enseignants 
sachant l'arabe en ces matires. Les enseignants religieux dans les 
mosques n'avaient jamais tudi l'histoire et la gographie. Leur 
seule faon d'enseigner tait de faire rpter aux enfants ce qu'ils 
leur disaient.
	La premire fois que je suis entr en contact avec la 
gographie du Maroc, j'ai eu un professeur qui s'appelait Hadj 
Mohamed. Il venait d'un village  cinq kilomtres de Tafraoute. Il 
voyait mal mais ne portait pas de lunettes parce que Dieu l'avait 
fait ainsi. Il refusait de prendre l'autobus et venait  l'cole mont 
sur un ne, parce que l'ne tait une crature de Dieu. Chaque jour 
il faisait ses cinq kilomtres mont sur  son ne.
	Il pendait devant nous la carte du pays et il nous disait : 
"Voila le Maroc. Rptez tous ensemble : Voil le Maroc. Voil 
Casablanca. Rptez tous ensemble. Voil comment Dieu a cr le 
Maroc. Rptez le tous trois fois." Et nous rptions tout ce qu'il 
disait. Pendant les rcrations nous tourmentions son ne. Un jour 
il est venu sans son ne et nous apprmes qu'il s'tait mari et que 
sa femme lui avait pos un ultimatum : l'ne ou moi. Elle tait plus 
jeune et "moderniste". Un moi plus tard il est revenu sur son ne : 
Il avait choisi l'ne et avait divorc.
	Je suis rest deux ans dans cette cole, au lieu de cinq ans. 
J'ai reu un diplme attestant que j'avais suivi les cours de l'cole 
primaire et que je pouvais continuer mes tudes. A Tafraoute, il n'y 
avait pas de lyce. Il y en avait un  Tiznit,  quatre-vingts 
kilomtres au nord de Tafraoute et il fallait y payer l'internat (mais 
l'enseignement tait gratuit). Je pouvais donc continuer l'cole 
secondaire de six ans, partage en deux stades : le cours 
complmentaire de trois ans qui permettait d'obtenir le brevet, et le 
deuxime cours de trois ans, qui se terminait par le Baccalaurat. A 
Tiznit il n'y avait que le cours complmentaire. le cours suprieur 
se faisait  Agadir,  cent cinquante kilomtres au nord de 
Tafraoute, ou  Casablanca, sept cents kilomtres au nord.
	Mon pre demeurait oppos  ma scolarit. Je parlai de 
nouveau avec le cad qui promit de verser quatre cent dirham par 
trimestre pour la premire anne scolaire   l'internat de Tiznit. 
C'tait beaucoup d'argent  l'poque et il l'a pay de sa poche. 
Chaque mois il m'crivait et m'encourageait dans mes tudes. A la 
fin de ma premire anne au collge de Tiznit, le cad a t 
contraint de dmissionner. Pour pouvoir continuer l'anne suivante 
dans la mme cole  Tiznit, le directeur, Prouvost, un franais 
mauvais et mchant, me dit qu'il n'y avait qu'un seul moyen, c'tait 
de signer un contrat qui m'engageait  terminer mes tudes et  
travailler comme enseignant dans une cole primaire aprs mes 
trois ans au lyce. Je ne pourrais donc pas poursuivre jusqu'au 
Baccalaurat qui tait ncessaire pour entrer en facult. Je ne 
voulais pas de sa proposition mais il s'est mis en colre et m'y a 
contraint. Je ne voulais pas enseigner  de petits enfants. Je rvais 
de faire comme Nasser : combattre pour la libert, contre les 
injustices sociales, en renversant la monarchie. Je signai le contrat 
mais j'tais bien rsolu  m'enfuir de l'cole de Tiznit
	A cause de toutes les injustices que j'avais connues quand 
j'tais enfant, j'avais mri trs tt et je m'intressais  la politique. 
Dj  l'cole de Tafraoute je m'tais fait une opinion politique. Je 
n'avais pas eu besoin de lire dans les livres sur les injustices, je les 
avais prouves moi-mme.
	A la fin de ma premire anne scolaire  Tiznit le cad Hadj 
Ahmed fut destitu. Il mourut un an plus tard dans des conditions 
mystrieuses dans son village d'Issy  quarante kilomtres au sud 
de Tafraoute. Les gens ont dit que des agents du Roi l'avaient tu. 
Pour moi le cad fut un exemple au niveau local de ce qu'on peut 
faire pour la justice sociale et la dmocratie. Sur le plan national 
Nasser tait mon idole, lui qui a montr qu'on pouvait renverser et 
vaincre le colonialisme, le nocolonialisme, la monarchie qui est le 
sommet d'une pyramide dans un systme de corruption tyrannique 
et dictatorial. Les partis politiques marocains font partie de ce 
systme. Ils sont constitus d'une lite corrompue qui est elle-
mme colonise culturellement et intellectuellement. A Tafraoute 
quand j'coutais les discours de Nasser retransmis du Caire par "la 
voix des arabes", je sentais que Nasser exprimait mes propres 
ides, que son rve tait le mien et qu'il tait le guide des 
musulmans et des Arabes. Trs tt j'ai compris qu'il fallait 
combattre avec Nasser pour crer un monde lus juste, pour 
changer le monde. Mais comment faire ? D'abord s'instruire, mais 
 Tiznit je ne pouvais devenir qu'instituteur pour l'cole primaire et 
de ce fait mes possibilits, mon rve, de faire quelque chose de 
grand pour mon  pays, taient rduites.
	Pourtant je suis contre le nationalisme troit. Je ne sens et 
me considre comme un citoyen du monde. Le nationalisme, 
surtout quand il est agressif et raciste, est une maladie dont il faut 
se dbarrasser aussi vite que possible, quand bien mme aurait-il 
t ncessaire lorsqu'il fallait dfendre et dlivrer son pays ou son 
peuple. Mais le nationalisme agressif et raciste qui en Europe a 
aliment le chauvinisme , l'expansionnisme et la haine, cette sorte 
de nationalisme et de racisme est une perversion et une honte.
	Mon admiration pour Nasser tait ma faon de me dlivrer du 
nationalisme troit de mon pays. Avec cette faon de voir je ne me 
suis jamais senti tranger quand je suis arriv en Sude comme 
rfugi. Je suis avant tout un homme. C'est en tant qu'homme et 
pour la dignit des hommes que je combats o que je sois.
	Puisqu'il tait impossible de discuter avec le proviseur du 
lyce qui voulait me faire poursuivre mes tudes pendant trois ans 
seulement, je dcidai en secret de faire un "coup". Ce proviseur 
franais tait mauvais. Il frappait les lves comme s'ils taient des 
animaux. Il me fallait d'abord avoir le diplme qui attestait que 
j'avais tudi deux ans  l'cole secondaire. Un jour d'octobre 
1960, j'ai dit au professeur que j'allais faire le mnage dans la 
classe. J'avais les clefs et j'ai ouvert le coffre o se trouvait nos 
diplmes. J'ai pris les miens et le jour suivant, trs tt, je suis 
parti. Je n'avais pas un sous en poche mais j'ai fait de l'auto-stop 
et je suis parvenu  Casablanca grce  un chauffeur d'autobus qui 
connaissait mon pre.




La ville

Bien avant que les franais aient cras la rsistance dans les 
campagnes, l'ide d'indpendance s'tait dveloppe chez les 
intellectuels dans les villes. Au dbut des annes cinquante, les 
forces d'occupation franaises ne pouvaient plus contenir ce rve 
d'indpendance, bien qu'elles aient employ gnreusement la 
prison, l'exil, la censure de la presse et toutes sortes d'autres 
formes de contrle. La dernire tentative dsespre pour conserver 
la mainmise sur le Maroc avait t la dcision d'envoyer le sultan 
Mohamed V en exil parce qu'on l'accusait d'appuyer discrtement 
les nationalistes. Cette dportation provoqua des protestations de 
masse, du terrorisme dans les villes et dans les campagnes parce 
qu'il existait deux mouvements secrets d'indpendance.
	L'Istiqlal, domin par la bourgeoisie, essayait de diriger, de 
contrler et de modifier la vague nationaliste. Il exigeait 
l'indpendance mais "en maintenant des liens avec la mtropole" 
c'est--dire Paris. Il voulait rinstaller le Sultan sur le trne et 
tablir un systme dmocratique.
	Aprs deux annes de protestations croissantes, les Franais 
ont subitement chang de tactique et le Maroc a reu une 
indpendance formelle sous la direction du Palais. Les Franais 
devaient  faire face  cette poque  la pression de toute une srie 
de mouvements d'indpendance dans tout l'empire colonial. La 
guerre d'Indochine avait dmoralis l'arme franaise. La chute de 
Dien Bien Phu en 1954 concidait avec un accroissement d'activit 
dans les mouvements nationalistes au Maroc, en Tunisie, et 
surtout en Algrie. Les Franais ne pouvaient pas se battre sur 
tous les fronts en mme temps. En 1955 la France a reconnu 
l'indpendance du Maroc, et de la Tunisie, tandis que les accords 
de Genve rglaient la guerre d'Indochine.



Nocolonialisme

	Pour Paris il s'agissait de dfendre les normes 
investissements en capitaux franais au Maroc et de rsister de 
toutes ses forces  la rsistance algrienne.
	Avant le colonialisme le Maroc tait dirig par des Sultans qui 
taient lus par un groupe d'oulmas (des autorits religieuses - 
singulier : alim). Le Marchal Lyautey, le premier gouverneur 
militaire Franais au Maroc, tait monarchiste dans l'me et il a 
transform le sultanat en royaut et le Sultan en Roi " la 
franaise". L'Islam interdit la monarchie. Le colonialisme au Maroc 
a dfendu la monarchie et le protectorat s'est conclu entre le Roi et 
la France. Les paysans s'taient rvolts et ils avaient assig Fs, 
la capitale du Sultan  l'poque. L'arme franaise est entre au 
Maroc (comme les soviets en Afghanistan en 1980) pour dfendre le 
rgime menac.
	Le colonialisme au Maroc a dur quarante-cinq ans.
	Lorsque le colonialisme franais a t srieusement menac 
par une rsistance croissante, les franais ont demand  la 
monarchie marocaine de "dfendre" le nocolonialisme dans ses 
nouvelles formes, conomiques, culturelles, et politiques. Le 
"protectorat" continue mais dans le "nouvel ordre mondial" 
l'imprialisme n'a plus besoin d'employer les forces armes quand 
il a sur place des tratres comme Hassan II, Najibullah ou Pinochet.
	Aprs l'indpendance tout le pouvoir s'est trouv dans les 
mains de Mohamed V, qui avait t Sultan. Il tenait en lisire les 
partis bourgeois en leur promettant des lections "quand le pays 
serait mr". Il faisait "goter"  quelques uns le pouvoir en leur 
confiant quelques postes dans son gouvernement. En fait trs peu 
avait chang depuis l'poque du colonialisme. On avait dress une 
faade "Nationale". En 1958, trois ans aprs l'indpendance, il y 
avait toujours des juges franais dans les tribunaux. Dans l'arme 
de hauts postes taient tenus par des officiers franais et juifs. Les 
propritaires fonciers franais avaient toujours la direction de leurs 
proprits. Les industriels franais tenaient en main presque tout le 
secteur de l'industrie moderne, des transports, des mines, des 
usines de transformation, de la presse, des banques, etc., 
l'essentiel de la vie conomique.
	Le commerce a continu  s'couler massivement vers la 
mtropole, et les principales exportations marocaines ont continu 
 tre le phosphate et les oranges. Les devises trangres, 
prcieuses pour dvelopper l'industrie, taient employes  payer 
les importations agricoles telles que du bl ou du sucre qu'on 
aurait pu produire au Maroc. A la place on a fait de la monoculture 
destine  l'exportation. Les devises trangres ont t gaspilles 
pour financer des importations de luxe au bnfice de l'lite sociale 
(y compris la vaste colonie trangre). Le parti de l'Istiqlal 
collaborait avec le palais royal et les capitalistes trangers pour 
maintenir l'ordre social. Il en a profit pour exercer un contrle 
tatique sur plusieurs formations indpendantes qui s'taient 
constitues pendant la rsistance. Les partis bourgeois taient 
impuissants  arracher le  pouvoir politique des mains royales.
	Quand la situation conomique s'est dgrade, avec la fuite 
des capitaux aprs l'indpendance, les grves ont augment en 
nombre et en intensit. Les travailleurs des villes qui avaient t la 
base du mouvement de rsistance taient prts  se battre pour 
obtenir quelque chose de plus qu'une faade nationale. Les 
politiciens, appartenant  la bourgeoisie marocaine, ont rpondu 
aux revendications ouvrires en installant des briseurs de grve 
sous la protection de la police. Les dirigeants des syndicats 
prenaient de plus en plus leur distance avec l'Istiqlal et pour finir le 
parti s'est scind et l'aile gauche a form la nouvelle Union 
Nationale des Forces Populaires (U.N.F.P.). En fait la lutte  
l'intrieur de l'Istiqlal n'tait pas idologique. Le Roi lui-mme et le 
prince hritier Hassan (Aujourd'hui Hassan II) avaient en vue de 
diviser un parti qui aurait pu faire concurrence  la monarchie 
dans l'exercice du pouvoir. Ce qu'on appelait la gauche de l'Istiqlal, 
elle aussi forme d'opportunistes et de carriristes, avait form 
l'U.N.F.P. et tait tout aussi dispose  collaborer avec la 
monarchie si on lui concdait quelques miettes du pouvoir royal. 
Pendant quelque temps le palais s'est attach quelques leaders de 
la gauche militante en leur proposant un certain nombre de postes 
importants dans la formation d'un nouveau cabinet en dcembre 
1958, avec Abdallah Ibrahim (de l'U.N.F.P.) comme premier 
ministre. Les ministres les plus importants comme celui de 
l'Intrieur et celui de la Dfense sont toujours rests sous contrle 
royal. C'est justement pendant ce gouvernement avec l'U.N.F.P. que 
le prince hritier (au titre de chef des armes) a mat la rvolte du 
Rif. Il y eut un gnocide, un vritable bain de sang o sont morts 
plusieurs milliers d'innocents dans des centaines de villages.
	Peu aprs le Roi se tourna contre l'U.N.F.P. Les journaux du 
parti furent interdits, beaucoup de ses fonctionnaires arrts, Ben 
Barka, qui se trouvait  l'tranger, contraint  l'exil parce qu'il tait 
accus d'avoir particip  un complot contre le prince hritier. Ben 
Barka avait t le professeur de mathmatiques du prince Hassan. 
Il avait aid la monarchie quand, dans un discours lors d'une 
assemble consultative, il avait propos  Mohamed V de nommer 
Hassan "prince hritier", alors que le Maroc n'avait jamais connu 
de monarchie hrditaire. En mai 1960, le Roi congdia ses 
ministres et prit lui-mme le poste de chef de gouvernement.
	Le palais s'opposait  un dveloppement industriel et  la 
croissance des villes parce que ces deux facteurs pouvaient 
accrotre la base sociale des forces anti-monarchiques. Ils 
pouvaient aussi dvelopper le mouvement national dans la 
bourgeoisie marocaine et la conduire  exiger un vrai pluralisme, 
un vrai parlementarisme, et donc  diminuer l'influence du pouvoir 
Royal.
	Le Roi a donc prfr dvelopper les campagnes en finanant 
de vastes projets coteux qui ont accru le pouvoir des grands 
propritaires fodaux au dpens des petits. De grands projets de 
barrages et de systmes d'irrigation ont donn du travail au 
proltariat des campagnes. Quand ils ont t raliss, ce sont les 
grands propritaires qui en ont tir le plus de profits parce qu'ils 
pouvaient produire et exporter davantage. Le grand capital, venu 
d'Europe, tait entirement satisfait. Il trouvait trois avantages 
principaux au Maroc : une main d'_uvre bon march qui continuait 
 s'expatrier en grand nombre vers les usines de l'Europe, un 
march proche pour les produits manufacturs et un systme qui 
dfendait ses investissements. Le tourisme qui s'accroissait venait 
en deuxime position pour d'importants projets o l'on avait besoin 
de nouveaux investissements, favorisait la construction d'htels, 
d'appareils  air conditionn, d'aroport, d'autobus, etc. Le 
programme royal tait soutenu par le gouvernement franais et 
amricain, les industriels franais, les organes financiers 
internationaux comme le Fonds Montaire International (F.M.I.) et 
la banque mondiale. En fvrier 1961 le Roi Mohamed V mourut. 
Hassan II prit le pouvoir et se nomma lui-mme Roi.
	En mai 1962,  son retour, Ben Barka avec l'U.N.F.P. a 
essay de rattraper le temps perdu, surtout dans les campagnes. Le 
Roi a employ diverses man_uvres politiques pour reprendre 
l'initiative. Une nouvelle constitution devait tre approuve par 
plbiscite en dcembre 1962. Le parti de Ben Barka a essay de 
prconiser l'abstention mais ce fut un chec. La constitution fut 
approuve " une majorit crasante" par des malheureux qui 
n'taient pas au courant des finesses lectorales. Il y avait eu des 
manipulations et des falsifications. Du point de vue politique l't 
1962 a t le plus dramatique depuis l'indpendance. Dans les 
campagnes les paysans de plusieurs rgions ont essay de 
s'approprier les terres. Dans les villes il y avait sans arrt une 
agitation politique, des manifestations. Des rumeurs circulaient sur 
un mouvement d'indpendance marocain appuy par l'Algrie. Le 
palais rpondait en rprimant ouvertement ses adversaires. Des 
centaines de fonctionnaires de l'U.N.F.P. ont t arrts, torturs, 
condamns  de longues peines. Un des leaders, Ben Barka, se 
trouvait encore une fois  l'tranger et il dut s'tablir encore une 
fois en  exil. Les tudiants taient les seuls  continuer  protester. 
Les grves, les manifestations, les protestations dfiaient le rgime. 
En mars 1965 les tudiants ont manifest avec les ouvriers 
pendant plusieurs jours dans les villes les plus importantes du 
Maroc, surtout  Casablanca. L'opposition qui tait faible au 
niveau de ses dirigeants fut facilement rduite par les forces de 
scurit royales qui crasrent la rvolte. 
	Quelques mois plus tard Ben Barka fut assassin en France. 
Derrire ce meurtre l'opinion mettait le palais  Rabat et le Mossad 
isralien en liaison avec la police franaise qu'il avait manipule. Le 
Maroc entrait dans un long hiver, ponctu de manifestations 
d'tudiants et des rponses du rgime. Aucun "dgel" ne devait se 
manifester avant 1970.




De nouveau Casablanca

	La premire fois que j'tais venu  Casablanca, j'tais un 
enfant et j'ai travaill comme un esclave, sans salaire, sans 
domicile, sans amis, sans droits. Ce n'tait pas seulement mon 
cas, c'tait  celui de millions d'autres enfants au Maroc.
	La deuxime fois, je suis venu  Casablanca pour tudier. Je 
suis arriv la nuit, je n'avais nulle part o aller. J'ai dormi dans la 
rue, assis sur ma valise. J'avais alors quatorze ou quinze ans. Le 
lendemain je suis all voir un homme qui s'tait enrichi en faisant 
du march noir pendant la deuxime guerre mondiale. Il venait de 
Sousse et tait analphabte. J'avais entendu dire qu'il y avait un 
internat pour les orphelins  Casablanca et que cet homme faisait 
partie de la direction de l'association qui grait cet internat. Il 
s'appelait Hadj Abd et  tait un cas typique de nouveau riche et de 
parasite de la socit marocaine.
	Tous ceux de Sousse savaient o il habitait  Casablanca et 
j'allai le voir. Je lui ai dit que j'tais sans famille, que je voulais 
continuer mes tudes mais que j'tais sans argent. Nous avons 
d'abord pri ensemble. Il m'a dit ensuite qu'il ne croyait pas qu'il y 
ait une place de libre dans l'internat. Il m'a donn un papier et m'a 
envoy voir le directeur. On m'a donn la permission d'y habiter, 
mais je devais dormir par terre. J'tais rempli de joie. La nourriture 
tait mauvaise, l'hygine dplorable, mais j'ai pu partager une 
chambre avec deux autres lves. L'un d'eux s'appelait Adel. Ils 
m'ont donn une couverture o je m'enroulais pour dormir par 
terre. Une semaine plus tard j'ai eu un lit. Une fois rsolu le 
problme de la nourriture et du logis, je me suis mis en qute d'un 
lyce. Je me suis rendu au lyce Moulay Hassan qui portait le nom 
du prince hritier d'alors. Avec mes papiers on m'inscrivit pour le 
cours de seconde anne. Dans ce lyce, les professeurs taient si 
mauvais qu'on y perdait son temps. J'tudiai donc seul, jour et 
nuit, o j'habitais. les autres lves taient alls  l'cole pendant 
huit ans mais  ils n'taient pas presss comme moi. Je n'allais pas 
 l'cole par obligation, comme les enfants de familles riches, mais 
de mon propre choix. Il m'tait absolument ncessaire de russir, 
sans quoi je n'aurais ni scurit ni avenir. Pour moi c'tait une 
question de vie ou de mort.
	On tait donc en 1960 - 1961. Il me fallait passer le 
baccalaurat le plus vite possible. Je me suis mis  tudier seul. 
J'aurais d continuer encore quatre ans mais ds la premire 
anne  Casablanca je me suis prpar au Baccalaurat alors que 
normalement j'aurais d mettre cinq ans avant de m'y prsenter.
	Pendant ma premire anne scolaire, j'ai fait une demande au 
Ministre de l'enseignement pour pouvoir me prsenter au 
Baccalaurat  titre personnel. Ma demande fut accepte. A la fin 
de l'anne scolaire j'ai prsent l'examen et  ma grande surprise 
j'ai russi. Mes autres camarades avaient, eux, encore quatre ans 
d'tudes.
	Aprs le Baccalaurat, je suis all  l'cole Normale et deux 
ans aprs, en 1963, j'ai t nomm professeur dans un lyce. Je ne 
m'tais pas us les pantalons sur les bancs de l'cole ! Aprs deux 
autres annes j'avais complt mes tudes.
	J'tais trs "pris" par mes tudes, mais je lisais aussi 
beaucoup de politique, beaucoup d'ouvrages qui m'ont beaucoup 
marqu. Je lisais le Coran, des livres de Nasser (la philosophie de la 
Rvolution), Chakib Arsalam (Pourquoi les musulmans d'aujourd'hui 
sont sous-dvelopps), Khalid Mohamed Khalid (Citoyens, pas 
esclaves). J'ai beaucoup lu d'ouvrages sur Nasser, Ben Bella, 
Abdelkrim al-Khatabi, Abdelkader Al Jazairi etc. J'coutais aussi 
beaucoup la radio "La voix des Arabes", du Caire. La radio 
marocaine n'tait pour moi qu'un moyen d'amplifier l'hypocrisie et 
le mensonge. Les Misrables, de Victor Hugo m'ont aussi beaucoup 
influenc parce que je me voyais moi-mme comme un de ces 
"misrables". Le livre de Victor Hugo fait verser des larmes mais il 
n'apporte aucune solution, aucun programme contre ces injustices 
sociales qui produisent ces "misrables". La plus grande inspiration 
pour mon combat, je la tirais du Coran et du petit livre de Hadith  
que m'avait donn le cad, et de Nasser, de sa rvolution contre la 
tyrannie, le capitalisme et le communisme. L'lite politique du 
Maroc avait t forme par le colonialisme et elle tait occidentalise 
dans ses idologies et ses partis politiques : libraux, capitalistes, 
marxistes. Il en rsultait l'absence de mouvement indpendant 
islamique et de parti islamique. En fait le colonialisme franais a 
russi - du moins momentanment - son occupation culturelle, 
linguistique et idologique. Tous les partis politiques marocains de 
l'poque actuelle ressemblent  des partis franais. Quarante-cinq 
ans de colonialisme franais ont form plusieurs gnrations 
"francophones" qui continuent avec le nocolonialisme franais. 
Aprs l'indpendance il semble que le Maroc ait besoin d'une 
nouvelle priode de quarante-cinq ans pour se librer du 
nocolonialisme et former une socit islamique libre et 
indpendante sous les angles culturels, idologiques et politiques. 
C'est ce que je ressentais quand j'ai commenc  m'engager et  
combattre pour la libert, la dmocratie et la justice sociale suivant 
l'Islam. Tous les partis politiques tolrs, toutes les organisations, 
taient dirigs par des nocolonialistes riches, privilgis, et par 
leurs enfants qui se dguisaient en marxistes ou en libraux. En 
1960 je suis devenu membre de l'organisation politique des 
tudiants, l'Union Nationale des tudiants du Maroc (U.N.E.M.)et 
en 1961 de l'U.N.F.P., bien que ses dirigeants ne fussent  mes 
yeux que des opportunistes. Mais il n'y avait pas d'autre 
alternative. L'anne suivante, 1962, j'ai tenu mon premier discours 
politique lors d'une grande runion politique  Casablanca. Le Roi 
venait de proposer un projet de nouvelle constitution et le peuple 
devait "voter" pour ou contre. Ce n'tait qu'un artifice. Je 
prconisais l'abstention. Nous voulions une assemble lue par le 
peuple et pas par le Roi. Nous n'avions aucune garantie contre les 
fraudes lectorales. Je participai  la manifestation et j'ai t arrt 
pour la premire fois comme militant de base de l'U.N.F.P.  
pendant que certains dirigeants de l'U.N.F.P., eux, jouaient au 
poker avec le Roi dans son palais. Le jour suivant mon allocution 
j'aurais d tre le reprsentant du parti au "Marif", un 
arrondissement de Casablanca, pour surveiller le droulement du 
vote. J'avais bien tudi les questions techniques lectorales et je 
connaissais les rgles.
	Le jour du vote il tait interdit de faire campagne, mais dans 
l'cole o se droulait le vote, dans notre quartier, on ne respectait 
pas cette rgle, pas plus qu'on ne l'observait dans le reste du pays. 
Dans la cour de l'cole il y avait une longue queue de gens qui 
venaient voter par peur d'tre punis s'ils ne votaient pas pour le 
Roi. La plupart taient analphabtes. Environ Soixante-dix pour 
cent de la population du Maroc ne sait ni lire ni crire. Chaque 
parti tait reprsent par une couleur; le Blanc signifiait "oui". 
Blanc en arabe se dit "beda", qui signifie aussi "_uf". J'ai vu un 
policier en civil qui faisait le tour de la cour de l'cole. Il 
apostrophait les gens qui faisaient la queue comme s'il vendait des 
_ufs. Il leur criait de voter "beda" et il distribuait gratuitement des 
_ufs durs. Je  lui fit remarquer qu'il encourageait les gens  voter 
"blanc" mais qu'il tait interdit de faire campagne le jour du vote. "_ 
Si tu continues, je vais chercher du pain et en couper pour le 
distribuer (couper veut dire aussi boycotter) et encourager les gens 
 boycotter les lections".
	Peu de temps aprs deux policiers en civil sont venus 
m'arrter. Au commissariat les flics m'ont tourn en drision pour 
avoir pris "le vote" au srieux. Je suis rest trois jours retenu par la 
police qui m'a brutalis. Les mauvais traitements consistaient 
surtout  enrouler des fils lectriques autour de mes doigts et  
faire passer du courant. La torture est une routine pour la police 
marocaine.
	A l'U.N.F.P. j'tais membre d'une section de l'arrondissement 
Derb Ghalef  Casablanca mais je n'tais pas entirement d'accord 
avec l'idologie du parti. J'tais avant tout islamiste, je voulais 
travailler pour un tat islamique fond sur l'unit (???)islam - 
arabe(???), c'est  dire la "shora" islamique. Le parti n'avait pas ce 
genre de proccupations  son programme. Il n'tait ni ouvertement 
socialiste, ni panarabiste, ni islamiste. Une oligarchie "marxiste" le 
dirigeait. Le parti ressemblait  un compromis entre diffrentes 
personnalits reprsentant diffrents lobbies. L'U.N.F.P. n'avait pas 
de ligne idologique claire mais le peuple l'appuyait d'une certaine 
manire parce qu'il n y avait rien d'autre. Ce manque de clart  
idologique constituait en mme temps une force pour L'U.N.F.P. 
C'tait plus un front qu'un parti. L'hypocrisie et l'opportunisme 
reprsentent toute l'idologie de l'oligarchie marocaine. En 1963, 
sur ordre du Roi, on a mis en prison tous les dirigeants non-
marxistes de l'U.N.F.P. Les communistes ont alors pris toute la 
direction du parti et il est devenu entirement "marxiste-lniniste". 
C'est prcisment ce que voulait le Roi.
	Je suis contre le communisme et les communistes qui 
veulent suivre le systme sovitique au dtriment de tout autre 
systme et qui sont donc hostiles  l'islam. Ils veulent anantir 
notre identit et notre culture et exercer une dictature encore plus 
terrible. J'ai donc pris mes distances avec l'U.N.F.P. La tragdie qui 
frappe l'Afghanistan aujourd'hui est une bonne illustration des 
buts et des mthodes communistes.
	J'tais entr en contact avec les ides de Nasser quand j'tais 
encore enfant et que j'ai cout pour la premire fois la radio du 
Caire "la Voix des Arabes". J'entendais parler d'un officier en 
gypte qui avait renvers le Roi Farouk avec l'appui du peuple, qui 
avait aboli la  royaut et dfi les Anglais qui commandaient le 
pays. Avant Nasser le monde arabe tait divis entre les Franais et 
les Anglais. Pour la premire fois on entendait une voix arabe qui 
disait ne pas tre pour l'Est ou l'Ouest, qui disait seulement vouloir 
tre libre. "La capitale de l'gypte n'est pas Londres, Paris ou 
Washington, c'est le Caire". La rvolution gyptienne a eu lieu en 
juillet 1952, l'anne o j'allais pour la premire fois  Casablanca. 
Cette mme anne il y eut une grve en Tunisie, au cours de 
laquelle le dirigeant tunisien Fahrat Hachad a t tu par les 
Franais. Cet vnement eut un grand cho au Maroc parce qu'il 
montrait que quelqu'un avait eu le courage de se lever contre ceux 
qui colonisaient le monde arabe. La rvolution gyptienne avait t 
l'tincelle qui allume le feu !
	J'prouvai la plus grande admiration pour Nasser quand il a 
nationalis le canal de Suez en 1956. Je l'admirai pour sa 
rsistance contre l'agression mene en commun par l'Angleterre, la 
France et Isral. Je l'admirais aussi pour avoir mis fin  une 
monarchie corrompue. Je pensais qu'il tait tout  fait possible de 
faire la mme chose au Maroc. Nous les jeunes au Maroc, nous 
tions informs sur les ides de Nasser par "la voix des arabes" que 
tout le monde arabe coutait. J'ai beaucoup appris en coutant 
Nasser et trouv l'inspiration pour mon propre combat contre 
l'injustice. La rvolution de Nasser, celle d'Algrie (sous Ben Bella), 
celle de l'Iran, celle d'Afghanistan, l'intifada palestinienne de nos 
jours, sont les plus grandes rvolutions islamiques des temps 
modernes et elles inspireront les prochaines gnrations. Malgr 
leurs fautes, elles ont montr clairement ce que les musulmans 
pourraient faire, si seulement ils parvenaient  s'unir en une 
Djihad islamique pour la libert, la dmocratie (shora) et la justice 
sociale. Seule ceux qui ne font rien ne risquent pas de se tromper. 
Il est facile de critiquer mais la meilleure critique consiste  agir en 
faisant mieux soi-mme.
	Quand j'ai commenc mon combat, il n'y avait pas de parti 
islamique au Maroc. Il n'y avait en fait aucun parti qui me 
satisfasse. L'U.N.F.P. tait ce qui tait le plus proche de mes ides. 
L'Istiqlal tait ractionnaire depuis sa sparation avec l'U.N.F.P. et 
ne servait qu'a dfendre les  privilges de la classe sociale 
suprieure. Je trouvais que le parti tait domin par les gens de 
Fs, les Fassi, qui avaient russi  acqurir trop de pouvoir, de 
privilges, une trop grande influence dans la socit et dans l'tat. 
Quand je parle des Fassi, il ne s'agit pas d'un groupe ethnique, 
mais d'une classe de privilgis qui aujourd'hui bnficie d'un 
monopole sur le pouvoir conomique et politique au Maroc.
	Pendant deux ans j'ai donc vcu en internat. Je ne 
m'amusais pas, je n'allais jamais au cinma. Je me consacrais 
uniquement aux tudes. Je rattrapai le temps que j'avais perdu 
quand j'tais enfant et que je travaillais. Je n'ai jamais fum, je n'ai 
jamais bu de vin ni d'alcool, je n'ai jamais pris de drogues ni fum 
de haschisch. Je me nourris trs simplement, pour survivre et non 
par plaisir. Tout tait trs simple et sans complication dans ma 
faon de vivre bien que Casablanca soit une ville corrompue de 
mille manires, comme n'importe qu'elle grande mtropole. La 
dernire anne scolaire  l'cole normale j'habitais chez un cousin  
Derb Ghalef, un arrondissement pauvre de Casablanca qui est 
presque un bidonville. Mon cousin, Moh-Olhes, avait un petit 
magasin et je partageais une chambre grande comme un mouchoir 
de poche avec un de ses fils quand j'tudiais. J'avais un vlo. 
J'tais trs solitaire, je n'avais pas d'amis, peu de contacts. Je n'ai 
jamais eu de relations trs tendues.
	En octobre 1963, j'ai enseign  Casablanca dans le lyce 
mme o j'avais t lve et j'ai commenc par enseigner  mes 
anciens camarades de classe qui taient  la fin de leurs tudes. 
J'ai enseign d'octobre 1963  octobre 1966 au lyce Mohamed V, 
au lyce Fatima Zahra, au collge Chaouki et  l'cole normale de 
Casablanca. En mme temps j'tais actif en politique et je 
m'efforais de former une organisation clandestine, organisation 
islamique et nasserienne, parmi les lycens. C'est prcisment du 
lyce Mohamed V (auparavant Moulay Hassan) que sont parties les 
rvoltes d'tudiants de 1964 et 1965. J'en ai t le principal 
organisateur. Les rvoltes ont vraiment commenc en 1964 mme 
si la plus connue est de mars 1965, quand j'ai t arrt pour la 
deuxime fois. Nous ragissions contre les injustices sociales, 
contre la dictature et la tyrannie, c'est  dire  toutes sortes de 
problmes que d'autres pays du Tiers monde connaissent. Au 
Maroc nous n'avions jamais le soutien des simples citoyens dans 
nos rvoltes, alors qu'elles les concernaient. Mais ils ne voulaient 
pas-mme discuter. Ils ne voulaient pas risquer une opinion sur les 
problmes qui les intressaient. C'est comme dans les pays de 
l'Est. Toutes les dictatures se ressemblent,  l'Est comme  l'Ouest 
Les simples "citoyens" dans les tats dictatoriaux ont subi un 
"lavage de cerveaux" qui leur font considrer qu'ils n'ont aucun 
droit et que les problmes du chmage, les injustices, la 
corruption, les privilges sont autant de choses auxquelles on ne 
peut rien. Il n'y a en ralit pas de loi au Maroc. La corruption y est 
la rgle et l'absence de corruption l'exception !
	La situation politique tait tendue dans tout le pays. L'origine 
de la rvolte venait d'une nouvelle loi ou plutt de nouveaux 
rglements qui visaient  limiter pour certains lves, les 
possibilits de continuer leurs tudes. L'tat ne pouvait pas 
prendre tous ceux qui voulaient continuer  tudier. Il a t facile 
de mobiliser les lves contre ces nouveaux rglements et de 
dclencher l'agitation.
	Les manifestations sont parties de notre cole. Aprs avoir 
parcouru quelques centaines de mtres on a commenc  protester 
contre le plan quinquennal pour l'enseignement projet par l'tat. 
Nous nous sommes dirigs vers le service rgional du ministre de 
l'ducation. Comme j'tais enseignant et que les lves me 
connaissaient, j'ai pu les organiser. Beaucoup d'entre eux voulaient 
me voir prendre la parole et expliquer de quoi  il s'agissait. Ils m'ont 
port sur leurs paules. J'ai parl, mais j'ai surtout parl contre la 
dictature, la police, le gouvernement, la corruption et contre le Roi. 
Pendant que je parlais j'ai t averti de l'arrive prochaine de la 
Police. J'ai dit de ne pas avoir peur de la police, de ne pas se mettre 
 courir comme des lches, de s'organiser au contraire pour 
affronter cette police. Quand les policiers sont arrivs, ils se sont 
aussitt mis  cogner sur les tudiants. Nous nous sommes dirigs 
vers le quartier des pauvres; beaucoup de chmeurs se sont joints 
 nous et la manifestation  pris peu  peu une tournure purement 
politique. On a attaqu la prison centrale et d'autres btiments 
publics. Pendant quelques heures Casablanca n'a plus t sous le 
contrle de l'tat.
	Mon rle a t dterminant dans la mesure o j'avais fait 
distribuer des feuilles volantes par les lves pour mobiliser les 
esprits. Nous avions form un groupe qui avait pour but de diriger 
les divers groupes de manifestants vers diffrents objectifs que 
nous avions choisis. Aprs coup on a racont beaucoup d'histoires 
sur mon rle dans cette rvolte, et on a beaucoup exagr. Un lve 
a dit qu'il avait entendu dire que j'avais pris un autobus et l'avait 
employ pour faire sauter la porte de la prison centrale de 
Casablanca. Ce n'est pas vrai. Quand j'ai t arrt, mon 
interrogatoire a port sur ces rumeurs. Pour la police il s'agissait de 
faits certains mais j'ai pu prouver que je n'tais pas  proximit de 
la  prison lorsque la porte a t enfonce.
	Il y eut au moins cinq cent morts, des blesss en grand 
nombre, et des milliers d'arrestations.
	Ces vnements m'ont persuad encore plus que dans une 
dictature on ne peut rien faire contre la police, l'arme, les tanks 
quand on est un civil sans armes. Nasser avait lui aussi essay de 
rformer le systme politique,  titre civil, mais sans rsultat. 
J'avais pens qu'on pouvait se servir de l'opinion publique, de 
manifestations, mais il n'y avait pas de bases dmocratiques. Je me 
souviens que lorsque je venais d'tre nomm dans l'enseignement 
nous avons attendu six mois avant de recevoir notre salaire. 
Quelques professeurs, avec moi, ont dcid de protester. Nous 
sommes alls  Rabat nous asseoir devant le ministre de 
l'ducation. Nous tions trente personnes et nous nous sommes 
seulement assis en signe de protestation. Aprs quelques minutes 
nous avons vu arriver des policiers en armes qui nous ont 
encercls. Un commissaire plein d'arrogance s'est mis  rire pour 
nous dire : "Messieurs, vous vous croyez en Sude ?" C'tait la 
premire fois que mon attention tait attire  sur ce nom de : 
Sude. A cette poque j'avais dj  compris qu'il tait absurde de 
combattre une dictature avec des moyens dmocratiques. Je 
pensais en mme temps que si l'on ne pouvait pas arrter les 
tanks, on pouvait du moins les conduire. Je commenai donc  
tirer des plans pour entrer comme lve  l'Acadmie Royale 
Militaire. Je voulais tre officier. Lors de cette rvolte on est venu 
m'arrter chez moi. Une autre fois, en Mars 1964, la police est 
venue aprs une manifestation m'arrter  l'cole o j'enseignais. A 
cette occasion j'ai eu de la chance parce que mes lves ont vu 
qu'on m'arrtait et ils se sont mis en grve. On m'a relch 
rapidement aprs le "passage  tabac" habituel. La fille du 
commissaire de police, Hsseini, tait une de mes lves.
	En mars 1965 j'ai t arrt  mon domicile et mes lves 
n'en savaient rien. J'tais enseignant, ce qui m'a aid parce qu'on 
ne pouvait empcher que mon absence ne soit remarque. Au 
Maroc les tudiants sont plus engags politiquement que les autres 
citoyens. Si j'avais t simple ouvrier, j'aurais pu disparatre pour 
toujours, ce qui est arriv  des centaines de personnes au Maroc 
o le pire crime c'est de "s'occuper de politique". Quand on est 
arrt pour ce crime, on vous pose les questions habituelles au 
cours de l'interrogatoire. La police utilise toujours la torture, mme 
pour de simples questions sur l'organisation  laquelle on 
appartient, ce qu'on a fait etc. Contre moi il y avait des accusations 
prcises : Que j'avais pouss les lves  la grve et  faire des 
manifestations; que j'avais excit le peuple contre le Roi; que j'avais 
du mpris pour la monarchie; que je parlais trop de la Rvolution 
franaise; que j'avais parl de la faon dont l'Islam considre la 
monarchie, l'Islam qui dclare que les rois corrompent la socit. Je 
me souviens de l'tat des esprits. Je me souviens des lieux et de la 
cellule. On tait dix dans une cellule qui faisait au maximum 
quatre mtres carrs. On avait l'impression d'tre des rats. Il n'y 
avait pas d'lectricit et le seul bruit tait celui de l'eau qui coulait 
de temps en temps dans le trou des toilettes  mme le sol.
	Chaque fois que je quittais la maison d'arrt, je me sentais de 
plus en plus impuissant, sans dfense, en tant que civil sans 
armes. La police aurait pu facilement me tuer dans la cellule 
comme elle l'avait fait dans des centaines d'autres cas.




La premire rvolte

	Lors du coup d'tat du 16 aot 1976 j'tais directement ml 
 la prparation et  l'excution de l'opration o devait tre pris le 
contrle de la capitale Rabat, du quartier de l'tat-major, du 
ministre de l'intrieur, de la station de la radio et de la tlvision. 
J'avais dj t ml indirectement  la premire rvolte du 10 
juillet 1971 qui s'tait sold par un chec. C'tait la mme 
organisation des "Officiers libres" qui avait mont les deux 
oprations. Pour des raisons de scurit et pour protger ceux qui 
sont encore en activit dans l'arme marocaine je ne peux pas tout 
dire des plans et de mon rle.
	Du coup d'tat du 10 juillet 1971 je peux dire ceci : Ce jour-
l, qui tait fri, je me trouvais  Rabat dans ma chambre  la 
caserne Moulay Ismal. J'tais en train de lire un livre "La technique 
du coup d'tat" - le nom de l'auteur m'chappe - quand un officier 
de garde, le capitaine Mazouz, est entr en courant dans la pice et, 
tout mu, m'a dit que l'tat d'alerte venait d'tre proclam. Je me 
suis mis en uniforme de combat, j'ai rassembl mes hommes et je 
leur ai donn l'ordre de monter dans leurs chars. Il tait quinze 
heures. Le soldat qui avait la responsabilit des clefs n'tait pas l. 
J'ai fait forcer la porte des magasins de munitions pour quiper les 
dix-sept chars de mon unit.
	Au moment mme je vis le lieutenant-colonel Saad, chef de la 
brigade des chars, qui arrivait en auto par la grande entre de la 
caserne. Le colonel Abaroudi, chef de la marine royale, le suivait. 
Ils taient en civil. Saad, boulevers, apeur, m'a cri : "Nous 
venons du palais de Skhirat. Des civils arms l'ont attaqu. Il y a 
beaucoup de morts. Vas-y, prends la voie principale et tire sur tous 
ceux qui sont arms".
	Je savais que des "Officiers libres" avaient donn l'ordre au 
lieutenant-colonel Mohamed Abadou d'organiser avec le gnral 
Madbouh une opration pour renverser le Roi. Personne d'autre 
qu'eux, sauf ceux qui taient directement impliqus dans 
l'opration, ne devait savoir quand, ou et comment. De ce fait je ne 
savais pas exactement ce qui s'tait pass.
	A la tte de ma colonne, debout dans la tourelle du char, je 
laissais la caserne Moulay Ismal. J'tais heureux  la pense que le 
centre du despote ait t attaqu, mme si je ne savais toujours pas 
qui dirigeait l'attaque. En mme temps je me sentais malheureux et 
honteux de ne pas avoir particip  l'attaque du palais ! Cela aurait 
t un honneur pour tous ceux qui combattent pour la libert de 
prendre part au renversement de la tyrannie.
	Bien rsolu  ne pas obir et  aider les rvolts avec mon 
char, je dcidai de prendre par la voie qui longe la cte parce que je 
croyais que c'tait le plus court chemin pour aller au palais. Cette 
dcision malheureuse, cette dcision aux consquences fatales a 
fait que j'ai sauv le Roi sans le vouloir. Plus tard j'ai appris que les 
soldats rvolts taient revenus en camions vers Rabat et ils taient 
passs par la voie principale pendant que ma colonne de chars 
allait de Rabat  Skhirat en passant par le littoral. Si j'avais fait le 
mme choix qu'eux, je me serais joint  eux et grce au renfort de 
mes dix-sept chars le coup de Skhirat aurait russi et le cours de 
l'histoire du Maroc aurait t chang.
	Le palais du Roi s'appelle Skhirat, il est sur la cte atlantique 
 quelques dizaines de kilomtres au sud de Rabat sur la route de 
Casablanca. Cet aprs-midi les environs de la route littorale taient 
envahis de baigneurs et de gens en excursion. Des curieux 
dambulaient  grandes enjambes devant mes chars. Savaient-ils 
qu'une tragdie tait sur le point de se terminer dans le palais 
royal ? En allant vers le palais j'appris que les soldats rvolts 
taient des cadets qui appartenaient  mon ancienne cole militaire 
d'Ahermoumou o l'on formait les sous-officiers et o j'avais t 
chef de compagnie, instructeur et guide de mes anciens camarades 
de classe entrs  l'Acadmie militaire. Leur chef tait un de mes 
anciens chefs, le lieutenant-colonel Ababou, le chef de cette cole 
d'instruction pour sous-officiers. J'tais encore plus dsespr. 
C'tait  leur ct que j'aurais d tre pendant l'attaque du palais. 
Au lieu de quoi j'tais en route pour voir la phase finale de ce qui 
semblait tre une catastrophe.
	La nouvelle me parvint que l'un des dirigeants du coup 
d'tat, le gnral Madbouh tait mort. C'tait lui qui m'avait aid  
devenir militaire. Le destin m'avait runi  deux hommes, Ababou 
et Madbouh qui avaient eu la mme pense secrte que moi : 
renverser la monarchie qui symbolisait  mes yeux le mal.
	Je retournai en pense  l'poque o j'avais pris la dcision 
de devenir officier. Normalement pour tre officier il fallait passer 
par l'Acadmie militaire de Mekns. J'y dposai ma candidature  
l'automne 1965. Quelque temps plus tard Ben Barka tait enlev 
dans les rues de Paris, en plein jour. Ben Barka tait typiquement 
un socialiste sophistiqu  la franaise mais "habill  la 
marocaine". Il reprsentait un mlange de Franois Mitterand et 
d'Edgar Faure (c'est  dire un  machiavlique de gauche plus un 
machiavlique de droite). Il avait t opportuniste et avait aid 
Hassan II  prendre le pouvoir, Hassan II dont il allait plus tard 
devenir la victime. A mon ide, la voie prise par Ben Barka ne 
menait qu'au palais et  Paris. Je devais entrer dans l'arme pour 
avoir une relle possibilit de trouver une solution radicale aux 
problmes du Maroc.
	A l'Acadmie militaire on m'a fait savoir que j'avais besoin de 
l'autorisation du ministre de l'ducation pour m'engager dans la 
carrire militaire, puisque j'tais enseignant. On me refusa cette 
autorisation. Pendant toute une anne je supportais contre mon gr 
cet chec et je continuais  enseigner  Casablanca. A la fin de 
l'anne scolaire 1965-1966 j'essayai encore une fois d'entrer  
l'Acadmie militaire. Je passai au ministre de la dfense o je 
rencontrai le ministre Ahrdan, un tratre form par les franais, 
officier dans l'arme franaise  l'poque coloniale. Aprs 
l'indpendance, il tait devenu une sorte de clown politique et un 
charlatan au point de vue idologique. Il m'envoya voir le secrtaire 
de cabinet et le secrtaire gnral au ministre de la Dfense qui 
tait directement en contact avec le Roi. C'tait le commandant Ben 
Haroche, un juif sioniste qui, au ministre marocain de la dfense, 
dtenait le pouvoir, aprs le Roi. Il me reut pour me dire que je 
n'avais aucune chance d'tre admis  l'Acadmie militaire mais que 
je pouvais quand mme entrer en contact avec le chef de 
l'Acadmie, ce qui ne donna aucun rsultat. Je me suis alors rendu 
au palais royal o je demandai audience au chef de l'tat-major 
militaire du Roi, le gnral Madbouh (Tout au Maroc fonctionne 
grce aux "contacts" et  la corruption). Lui, j'ai russi  le 
convaincre de ma vocation militaire.
	En deux ans je suis devenu un parfait lve officier, ce qui, 
entre autres choses, m'a valu de devenir le rdacteur en chef du 
journal de l'Acadmie royale : "Le Flambeau". En 1968 je fus 
nomm officier. De tout mon temps pass  Mekns la seule 
apprciation non logieuse qu'on m'ait faite l'a t pour avoir 
refus, avec tous les autres camarades de promotion, de participer 
 une marche de nuit. Ce refus nous a valu,  nous les vingt-sept 
futurs officiers, d'tre envoy  Ahermoumou comme sanction 
disciplinaire. C'tait les "Officiers libres" qui avaient eu cette ide. 
L'cole des sous-officiers d'Ahermoumou est situe dans une haute 
rgion montagneuse,  quatre-vingts kilomtres de la ville de Fs. 
Le lieutenant-colonel Abadou y commandait. Encore une fois le 
destin me donnait l'occasion de rencontrer un des hommes qui 
deviendrait clbre dans sa lutte contre la monarchie. Ababou et 
Madbouh taient ns dans le Rif, au nord du Maroc, moi  
Tafraoute dans le sud. Est-ce que le gnral Madbouh, quand il m'a 
reu au palais, avait devin mon penchant rvolutionnaire ? Je me 
suis souvent pos la question aprs les vnements de Skhirat o 
j'arrivai  la tte de mes chars quelques minutes aprs sa mort. 
Comment tait-il mort  Skhirat ? Pourquoi le colonel Abadou 
avait-il commis l'erreur de se rendre prcipitamment  Rabat en 
laissant ainsi le Roi au palais presque sans surveillance ?
	A ces deux questions que chacun s'est immdiatement 
poses aprs l'chec du coup d'tat, on ne trouvera peut-tre 
jamais la rponse. Je n'ai pas assist  la mort du gnral 
Madbouh. A l'aide de tmoignages et d'aveux on peut se reprsenter 
ce qui s'est pass au palais.
	C'tait l'anniversaire du Roi. On avait invit les membres du 
corps diplomatique, des trangers, des hommes d'affaires de 
passage au Maroc, et naturellement les membres de la Cour, les 
membres du gouvernement royal et des ministres. La fte tait un 
fois encore un exemple du luxe incroyable dont s'entourait le Roi.
	Pendant que les invits sont rassembls en petits groupes et 
conversent en tenant leurs assiettes de saumon fum ou de petits 
fours, tout  coup retentissent des coups de feu  l'extrieur du 
mur. Des soldats se prcipitent  l'intrieur en tirant de faon 
effrne. L'ambassadeur de Belgique tombe, touch  mort. Ses 
collgues cherchent  se protger. Les gardes du palais, les htes , 
le Roi, tous sont pris par surprise. Plus tard on s'est pos une 
autre question  laquelle il est difficile de rpondre : Comment le 
colonel Abadou a-t-il russi  faire passer une force de mille quatre 
cents hommes de Ahermoumou  Skhirat en passant par Fs, 
Mekns, Knitra et Rabat sans que le Roi en soit averti ? Qui ou 
quels officiers de haut rang ont nglig de rapporter au plus haut 
chef militaire, le Roi, qu'une troupe de cette importance se 
dplaait  travers le nord du Maroc pendant toute une nuit ? 
L'tat-major savait seulement  que l'cole d'Ababou devait faire une 
man_uvre en t  Ben Slimane,  quelques dizaines de kilomtres 
au sud de Skhirat.
	Ababou partage ses cadets en deux groupes pour attaquer le 
palais. Un groupe va vers le ct sud,  droite du terrain de golfe 
qui spare le palais de la route. Un autre groupe va  gauche, au 
nord du palais. La garde commence alors  tirer. Pour effrayer les 
gardes, les hommes d'Ababou du groupe nord reoivent l'ordre de 
tirer en l'air. Le deuxime groupe, au sud du palais, se croit attaqu 
par la garde royale et rpond en tirant. Les cadets prennent le 
palais d'assaut. Dans le dsordre et la panique on se tire les uns 
sur les autres d'autant plus que les gardes et les cadets portent le 
mme uniforme. Les premires victimes tombent. Ce sont des 
hommes affols qui se jettent dans le palais. Les htes commencent 
 courir  de tous cts. Quelques uns sont arms et commencent  
tirer. Les cadets ripostent et tirent sur les htes.
	Ababou tait un homme petit, muscl, noiraud, dur, avec la 
rputation d'tre inflexible. Pour lui il s'agissait de se dbarrasser 
physiquement du Roi, de le liquider, d'envoyer la famille royale en 
exil, de fusiller quelques ministres, - bref, une rvolution sanglante 
sans compromis !
	L'autre chef du coup d'tat, le gnral Madbouh avait de tout 
autres projets. A cause de ce malentendu catastrophique entre 
Abadou et Madbouh, lors de l'attaque du palais ce fut la panique, 
des coups de feu et l'opration, d'une manire inopine, prit un 
tour sanglant. Finalement il n'est pas tonnant que tout cela se soit 
termin en fiasco.
	Quand le gnral Madbouh voit les gardes et les htes tus  
la mitrailleuse, il comprend que l'opration et en train de drailler. 
Pour avoir un atout aprs la bataille, il doit s'assurer que le Roi est 
toujours vivant aprs la premire attaque. Il cherche dans la foule , 
trouve le Roi et l'engage  se cacher au milieu d'une dizaine d'htes 
dans les toilettes derrire la salle du trne.
	Hors du palais le feu fait rage. Madbouh parle brivement 
avec le Roi. Il lui demande d'abdiquer : "vous pouvez aller en 
France en passant par Rabat ou Casablanca". Le Roi accepte. 
Hassan II a-t'il sign une abdication qu'on dit avoir trouve plus 
tard sur le cadavre de Madbouh ? Le palais ne parle pas de ce 
document et ne nomme(??? pas clair, revoir cette phrase) aucune 
condition pour abdiquer. Le Roi semble avoir accept d'abdiquer 
mais avoir  son tour pos des conditions : que sa famille soit 
protge. Madbouh aurait accept et envoy le docteur Ben Aich 
(mdecin du Roi) pour protger les quatre enfants royaux vers les 
appartements du Roi. Lui-mme s'en va. Oufkir, qui tait dans les 
toilettes avec le Roi m'a confirm que le Roi avait accept 
d'abdiquer sans discussion. Hassan avait peur et ne pensait qu' 
lui et  sa famille. A ce moment arrive le colonel Abadou, qui 
cherche le Roi. Madbouh lui dit tranquillement que le Roi accepte 
d'abdiquer et que lui, Madbouh, a dj envoy le Roi sous escorte  
Rabat. Ababou se met dans une colre noire. Il se retourne vers 
sont garde du corps, Akka, un gant au crne ras avec des bras 
de gorille : "Madbouh est un tratre. Tue le !" Akka tire...,Madbouh 
tombe. Le docteur Ben Aich qui est revenu entre temps reoit une 
dcharge et s'effondre.
	Maintenant plus personne ne sait o se trouve le Roi. 
Abadou, persuad que le Roi s'est chapp, rassemble la plupart de 
ses soldats et se rue  Rabat pour rattraper le Roi, occuper la 
station de radio et terminer ses plans. Il laisse une petite garde de 
vingt cadets  Skhirat. Il leur donne des instructions : avant dix-
neuf heures les htes doivent tre pris en charge dans la caserne 
du palais pour tre tris. A ce moment tout doit tre gagn ou 
perdu. Et Ababou s'en va.
	Au palais, il ne se passe presque rien. On est comme 
paralys par le choc. Un soldat qui voulait se rendre aux toilettes 
dcouvre le Roi tout  fait par hasard et ne le reconnat pas. Le 
soldat amne l'homme  la chemise beige et rose prs du mur et le 
Roi s'assied sans protester. Aprs un moment le soldat comprend 
qui est son prisonnier - Les soldats n'avaient pas t informs du 
but de l'opration - ils ne faisaient qu'excuter des ordres. Le Roi 
comprend qu'on ne va pas tirer, que le cadet en face de lui n'a pas 
reu l'ordre de tirer sur lui. La situation tourne peu  peu  
l'avantage du Roi. Comment ? Personne ne le sait exactement. 
Oufkir dit qu'il y avait quelques gardes royaux oublis et cachs 
dans d'autres toilettes et qu'ils ont dlivr le Roi et tu vingt cadets. 
La version officielle n'est que propagande et ne permet pas de 
confirmer. Le colonel Dlimi qui tait lui aussi avec Hassan dans les 
toilettes m'a affirm que le reste de la garde royale est entr par 
surprise et a tu les cadets. L'histoire du Maroc s'est joue pendant 
quelques heures dans les toilettes de Skhirat.
	Je suis arriv  Skhirat en passant par un petit pont o cinq 
gendarmes cartaient tous ceux qui n'tait pas requis. Nos chars 
sont passs sur le terrain de golf, droit sur le palais. Le terrain de 
golf tait plein de morts et de blesss. Les ambulances faisaient la 
navette. La confusion tait presque totale.
	Quand je suis arriv au palais, le Roi avait dj la situation 
en main mais il avait l'air confus et apeur. Je donnai l'ordre  la 
colonne de chars de s'arrter, je sautai et je m'approchai de la porte 
principale o se tenait un groupe visiblement nerveux. Au milieu de 
ce groupe le Roi avec Oufkir,  l'poque ministre de l'intrieur, 
Bachir Boukali, chef d'arme et Driss Ben Omar, ministre des 
Postes et Tlcommunications.
	L'arrive de ces dix-sept chars tait inattendue. "D'o venez-
vous lieutenant ?" m'a demand le Roi d'une voix humble et 
nerveuse. _ "De la caserne Moulay Ismal. O est le gnral 
Gharbaoui ?" J'tais anxieux de savoir ce qu'il tait advenu de mon 
chef hirarchique, commandant des chars et trs proche du Roi. _ 
"Il a t bless" m'a rpondu Oufkir, et il m'a demand "que se 
passe-t-il  Rabat ?" Je lui dis que je n'en savais rien et demandai 
ce qui s'tait pass au palais. Le Roi tait confus et regardait tout le 
temps vers Oufkir et Bachir. Oufkir m'a demand s'il pouvait venir 
avec moi  Rabat. Le gnral Bachir a demand s'il pouvait 
emprunter un char pour aller  l'tat-major  Rabat. J'acceptai et 
priai Oufkir de monter dans mon char. Dans la tourelle j'tais assis 
cte  cte avec celui que je croyais tre l'minence grise du palais, 
l'homme que je dtestais le plus au monde aprs Hassan II. Quand 
nous sommes arrivs  la caserne Moulay Ismal, Oufkir a lou 
mon calme et m'a dit de lui tlphoner..
	La vengeance exerce sur les soldats et les officiers rvolts 
d'Ababou a t incroyablement dure. Des cadets blesss ont t 
enterrs vivants dans une fosse commune. Hassan a envoy 
chercher deux camions remplis d'appareils de torture pour s'en 
servir lors des interrogatoires. Ceux qui avaient t pris taient 
gards  la caserne Moulay Ismal. Parmi les militaires arrts, il y 
avait treize gnraux sur un total de seize gnraux que comptait 
l'arme.
	Le Roi en personne a assist aux interrogatoires et aux 
sances de tortures. Il a frapp  plusieurs reprises le colonel 
Chelouati au visage quand celui-ci tait attach sur une chaise, les 
yeux bands. _ "Qui est si lche pour frapper un homme attach ?" 
a demand le colonel. _ "Enlevez-lui le bandeau" a command le 
Roi. Quand Chelouati a vu le Roi, il lui a crach  la figure. _ 
"Demain c'est moi qui cracherai sur ton cadavre." lui a promis le 
Roi.
	Le 13 juillet 1971 le champ de tir de Temara (six kilomtres 
au sud de Rabat) tait couvert de sang. Treize officiers, attachs  
des poteaux, ont reu treize balles chacun. Le Roi tait l, en 
compagnie du Roi Hussein de Jordanie qui avait fait une visite 
clair ce jour-l pour assister aux excutions.
	Laraki, le premier ministre, tait le premier  cracher sur les 
cadavres. Pour montrer au Roi combien il tait "capable" le 
commandant Salmi a coup une main avec un couteau pour retirer 
les menottes d'un supplici. Un bulldozer a cras les corps au 
fond de la fosse commune. La terreur a rgn sur le Maroc. Il y 
avait peu d'officiers ou de sous-officiers qui n'aient un ou plusieurs 
amis parmi les victimes. Nous avions peur de parler entre nous  la 
caserne. Personne ne faisait plus confiance  personne.




Oufkir

	Une semaine aprs la tentative de coup d'tat  Skhirat j'ai 
t avis que le gnral Oufkir m'attendais chez lui  Souissi. Je me 
suis rendu  ce rendez-vous. Je n'tais pas trs rassur. Mon 
colonel Mimoun Oubeja, vice-chef de la brigade des chars, me fit 
savoir que Oufkir se trouvait au quartier gnral de l'tat-major. Je 
m'y suis rendu directement avec mon auto. Je portais le mme 
uniforme de combat que celui que j'avais lorsque j'tais avec le 
gnral dans la tourelle de mon char. Oufkir venait d'tre nomm 
chef de l'arm et ministre de la dfense. Quand j'arrivais  l'tat-
major, il y avait des dizaines d'officiers (commandants, colonels, 
gnraux) qui attendaient Oufkir dans l'antichambre. Je suis all 
me prsenter au secrtariat. Le commandant Aroub, son secrtaire, 
me reut. Il ne pouvait s'empcher de montrer son tonnement de 
voir un petit lieutenant en uniforme de combat, sans invitation 
officielle, demander  voir le ministre de la Dfense et le chef des 
armes. Je lui dis que c'tait le ministre lui-mme qui voulait me 
rencontrer. Aroub me confia que le gnral, au cours de l'aprs-
midi, avait dit beaucoup de bien de moi devant un grand nombre 
d'officiers venus de tout le pays. Ensuite il se rendit auprs 
d'Oufkir. Celui-ci vint immdiatement et me pria de le suivre. Il dit 
 Aroub qu'il n'avait pas le temps de recevoir les officiers qui 
l'attendaient dans l'antichambre. Nous sommes monts dans sa DS 
noire pour aller dans sa villa. Dans l'auto qu'un sergent conduisait, 
Oufkir m'a dit en franais : _ "Ces temps derniers j'ai beaucoup 
appris sur votre compte. Vous tes un bon professeur, un bon 
aspirant et un officier courageux. Voulez-vous m'arabiser comme 
vous avez essay de le faire avec le gnral Gharbaoui ?
	Il me paraissait trange que deux marocains aient  se parler 
en franais (Oufkir avait t duqu en franais et il avait du mal  
parler arabe). Je lui ai rpondu : _ "Il est difficile de se librer de la 
colonisation franaise, qu'elle soit celle de la langue, de la culture 
ou de la politique". En civil, les yeux cachs comme d'habitude 
derrire des lunettes noires, il m'a reu cordialement dans sa villa. 
Il a lou "mon calme et le fait d'avoir montr bonne contenance" le 
10 juillet 1971. Il m'a interrog sur mon enfance et ma carrire 
militaire. Il m'a prsent  ses enfants et  son lionceau "Skhirat". 
Sa femme n'tait pas  la maison. Il m'a pos des questions sur 
l'tat d'esprit dans l'arme, ce qui m'a rendu un peu mfiant. Pour 
gagner du temps avant de ma dcider je lui ai propos de lui 
remettre un rapport dans trois jours et je lui ai dit : _ "Ce que je 
peux vous dire ds maintenant c'est que l'arme est entirement 
corrompue."
	Oufkir a employ tout son charme pour faire impression sur 
moi. J'tais surtout intress par ce qu'il pensait et je lui posais la 
question : _ "Que pensez-vous de la corruption qui est une comme 
une institution dans tout le pays ?" _ "Le Maroc, me dit-il avec un 
sourire malicieux, est dans une priode trs difficile. Si le Roi ne 
fait pas de profondes rformes sociales, je crains de voir l'arme 
prparer d'autres rvoltes." Malgr la mauvaise rputation de mon 
hte, ma mfiance se dissipait peu  peu. _ "Beaucoup de gnraux 
et de ministres sont corrompus. La Cour et l'tat-major sont 
corrompu." Je lui donnai comme exemple le nom d'un colonel 
connu pour avoir pris pas mal d'argent de l'administration. _ "C'est 
une canaille dont il faudrait se dbarrasser. C'est un exemple 
parmi les milliers qui pillent le Maroc."
	Je quittai le gnral et sa villa luxueuse. J'tais plus dcid 
que jamais  faire un pacte avec lui s'il le fallait pour renverser le 
despote aux mains couvertes de sang. La rvolte de Skhirat avait 
chang Oufkir mais je ne le savais pas encore. L'ide que je me 
faisais d'Oufkir commenait  se modifier grandement.
	Quand j'ai commenc  m'intresser  la politique, Oufkir 
faisait dj partie de la scne politique. Il tait chef de la police et la 
police tait le symbole mme de l'oppression. En mme temps, 
dans la mesure o les hauts fonctionnaires marocains se donnent 
volontiers comme "esclaves" du Roi pour pouvoir faire carrire, je le 
voyais justement comme un esclave et un instrument dans les 
mains du Roi, mme si je n'avais pas examin la question sous 
tous les angles. Le Roi du Maroc tait vraiment l'tat  lui tout  
seul, comme la formule en a t attribue  tort  Louis XV, et tous 
les autres sont ses esclaves. Hassan aime d'ailleurs entendre ses 
ministres lui dire la phrase traditionnelle : "Votre Majest, je suis 
votre esclave." Au Maroc il n'y a pas de ministre, il n'y a que des 
esclaves. La monarchie marocaine rassemble des traits de la 
monarchie franaise, du fodalisme, du despotisme oriental, et du 
totalitarisme moderne. J'ai en horreur la pense que des hommes 
puissent tre esclaves. J'ai horreur de l'norme culte de la 
personnalit qui entoure le Roi, de l'ide qu'on devrait lui obir 
aveuglment. On doit tre fidle  un idal et  son pays, mais les 
monarchies et les dictatures fondes sur la tyrannie ne peuvent pas  
former des tres libres. L'esclavage, sous des formes varies, fait 
partie de la monarchie marocaine. La garde noire du Roi est  
proprement parler constitue d'esclaves que les anctres d'Hassan 
ont achets  bon march dans l'Afrique noire. Hassan ne peut 
jamais vraiment faire confiance aux Marocains. Le pire avec les 
esclaves du Roi c'est qu'ils sont aussi cruels et arrogants avec le 
peuple qu'ils sont serviles envers le Roi. Aux yeux d'Hassan, la 
police et l'arme ne sont que ses chiens de garde.
	La police au Maroc est une police de terreur. Oufkir a t le 
chef suprme de cette police et on l'a tenu pour responsable de ce 
qui se passait mais le plus responsable, c'est le Roi. L'homme le 
plus proche du Roi, qui a t assez longtemps ministre de 
l'Intrieur, s'appelait Gdira (Gdira signifie "petite marmite" en 
arabe), mais c'tait le Roi qui tait la "grande marmite" (Gedra). 
C'est ce que disait le peuple du temps o Gdira tait ministre de 
l'Intrieur. Je crois que mon jugement sur Oufkir tait partag par 
la plupart des officiers dans l'arme. On doit se souvenir qu'Oufkir 
n'avait jamais  proprement parl servi dans l'arme marocaine. 
Aprs l'indpendance il tait pass directement de l'arme franaise 
au palais royal  titre d'aide de camp du Roi. Ensuite il tait 
devenu chef de la police et ministre de l'Intrieur. C'est seulement 
aprs la rvolte de Skhirat et Aprs qu'il soit "redevenu" militaire, 
que nous avions commenc  nous faire une autre ide de sa 
personne. Nous avons commenc  deviner qu'il tait contre le Roi. 
Nous avons dcouvert qu'il n'tait pas aussi puissant que nous 
l'avions cru. J'ai compris par  exemple qu'il se passait des choses 
dans l'arme dont Oufkir n'avait pas connaissance. Lui-mme ne 
savait pas qu'il avait t nomm ministre de la Dfense tout de 
suite aprs le coup d'tat de Skhirat. Il l'a appris par la radio, 
quand il tait  la caserne Moulay Ismal. Le Roi avait en mme 
temps nomm un nouveau chef pour les chars, le colonel Hatimi, 
sans en parler  Oufkir, et un nouveau chef pour les forces 
ariennes, le colonel Lyoussi. Tous ont reu leurs nominations et 
leurs ordres directement du Roi. J'ai alors compris qu'Hassan 
organisait aussi la police, qu'il se servait d'Oufkir comme d'une 
faade. Les gens ordinaires qui n'appartiennent pas  l'arme ne se 
doutent de rien.
	J'ai donc t trs sceptique envers Oufkir au dbut. Il tait 
bien naf s'il pensait pouvoir m'acheter, mais il s'est comport 
d'une faon respectueuse et sympathique ds la premire 
rencontre. Il ne correspondait pas  ce que je m'tais imagin. En 
priv il tait tout le contraire de ce qu'il tait en public. Il avait une 
personnalit forte et rayonnante. Je crois qu'il avait un sentiment 
intime trs fort de ce qui tait juste. Il hassait d'instinct les 
politiciens marocains et les "lites" qui ne faisaient rien d'autre que 
de se battre pour acqurir des privilges et les "miettes" de Hassan. 
Il voyait de prs leur double morale. Il voyait comment ils 
achetaient les faveurs du Roi. Il savait qu'il avait une mauvaise 
rputation. Il m'a dit une fois : "Les gens s'imaginent que c'est moi 
qui tient la vache pendant que les voleurs la traient, mais ce n'est 
pas vrai." Oufkir tait un militaire de carrire. Ses ides politiques 
taient simples, instinctives, comme chez un chien qui aboie 
instinctivement contre les voleurs qui menacent son matre. Il 
n'avait pas de philosophie politique btie consciemment et n'tait 
pas prpar  la situation o son matre est le chef des voleurs. 
Quand il est revenu dans l'arme, il a t instinctivement attir par 
les officiers radicaux. Il tait malgr tout un officier form par 
l'arme Franaise, avec tout ce que cela comporte de ngatif pour 
un Marocain mais aussi avec tout cela comporte de positif. Un 
officier franais, aprs la rvolution (et d'ailleurs probablement 
avant), aurait difficilement accept d'tre trait comme un esclave.
	Quatre jours aprs ma premire visite chez lui, je suis revenu 
le voir avec un rapport de trente pages crites  la machine, pleines 
de chiffres et de faits. J'y dvoilais la corruption dans le corps des 
officiers; j'y dvoilais comment un tel et un tel avait fait carrire par 
le favoritisme ou la corruption rigs en systme. Quand il eut fini 
de le lire, il le mit dans un coffre fort dissimul dans un mur de la 
pice de sjour. Avec un peu de nervosit, il m'a demand si 
quelqu'un d'autre l'avait lu. Je lui dis que non. Aprs un instant de 
silence il me dit : "Cela doit rester entre nous. Il y a six mois j'ai 
remis un rapport semblable au Roi sur la corruption au ministre 
de l'Intrieur. La rponse d'Hassan a t que je n'tais pas l pour 
critiquer le systme."
	Oufkir m'emmena dans son jardin (il craignait les 
microphones cachs) et me dit : "J'tais ministre de l'intrieur mais 
seulement sur le papier. En pratique c'est le Roi seul qui gouverne. 
Il dirige les gouverneurs, la police, et tout le dpartement (par 
l'entremise de Bel Alem, secrtaire de cabinet et secrtaire gnral 
du ministre de l'Intrieur). Je ne peux pas  faire grand chose mais 
maintenant je veux montrer aux officiers que je veux agir contre la 
corruption."
	Aprs le souper Oufkir a racont des histoires sur ce qui se 
passait  la Cour et qui montrait la flagornerie, la servilit des 
courtisans et aussi le despotisme du Roi. Il fumait une cigarette 
aprs l'autre tout en attaquant le rgime. Il me rvla que le 
ministre Snoussi avait dit au Roi lors d'une confrence 
ministrielle : "Je suis votre esclave, votre Majest ! et que Hassan 
avait rpliqu plein de colre : "Il ne suffit pas de le dire. Tu dois 
l'tre absolument !" Et Oufkir de commenter : "C'est toujours de 
cette manire que la dynastie a trait ses serviteurs."
	Au dsert "le second matre du royaume" m'a demand d'tre 
son plus proche collaborateur, son aide de camp, pour pouvoir 
travailler ensemble et sauver le Maroc. J'ai accept  la condition 
de garder mon commandement dans les chars, ce qui me fut 
accord. A partir de cet instant je suis devenu son familier et j'tais 
trs souvent chez lui. Les ministres et les gnraux se succdaient 
 la table de cet homme puissant que tous appelaient "le gnral". 
Le terrible Dlimi qui tait devenu chef du contre-espionnage n'est 
jamais venu chez lui. Je croyais pourtant qu'ils taient amis. J'ai 
dcouvert plus tard qu'ils taient rivaux, ce dont le Roi se servait 
sans scrupule pour jouer l'un contre l'autre.
	Oufkir me faisait souvent des confidences quand je 
l'accompagnais en auto. Il parlait l'arabe assez mal, il employait le 
franais que son garde du corps dans l'auto ne comprenait pas. 
Parfois nous tions sans garde du corps et sans chauffeur. Une 
nuit de septembre, vers les trois heures du matin, Oufkir, qui vivait 
la nuit, a reparl du complot de Skhirat :
	"Un millier d'lves sous-officiers auraient pu changer 
l'histoire du Maroc. Le pays aurait pu faire un bond de cent ans 
dans son dveloppement. Nous devons nous dbarrasser de la 
monarchie. Hassan conserve des traditions venues d'une dynastie 
qui a vendu le pays  la France, qui a conduit le Maroc  la 
catastrophe au dbut du vingtime sicle. Au lieu de s'occuper des 
affaires du royaume, il est  Fs avec ses putains. Il a un harem de 
cent cinquante femmes dont une partie a t enleve en pleine rue 
par des rabatteurs du palais. Il se drogue. Son palais est devenu 
un centre du commerce du haschich. Son fils, qui a sept ans, 
participe aux runions o l'on baise sa main. C'est pire qu'au 
temps de Louis XIV."
	"Hassan gouverne le Maroc comme s'il s'agissait d'un bien 
personnel."
	"Il y a une anecdote de sa jeunesse qui claire sa 
personnalit. Un jour, dit Oufkir, quand Hassan tait encore prince 
hritier, son professeur de gographie lui a demand de montrer 
certains pays sur la carte. Quand Hassan a mis le doigt sur le 
Maroc, il a dit  : C'est la proprit de mon pre !".
	"Au Maroc il n'y a pas de distinction entre les revenus de 
l'tat et ceux de la couronne. Il dirige le pays comme si l'on tait 
encore au Moyen Age et traite ses ministres comme des esclaves. 
Son pouvoir est absolu."
	"De plus c'est un noceur, un homme vulgaire qui est toujours 
drogu. En plus du haschich il prend chaque jour du LSD. Il est 
dprav. Il aime prendre des jeunes filles vierges et il en a fait 
enlever  Rabat qui ont t retrouves plus tard au palais. Quand il 
voyage, il a toujours cinquante  soixante femmes avec lui et les 
gardes du palais n'ont pas le droit de les regarder. Ils doivent 
tourner le dos quand elles passent en auto. Il est tellement obsd 
que les femmes de ses ministres doivent coucher avec lui. c'est une 
sorte de "tradition". Chaque fois qu'il donne une fte, il invite les 
ministres et leurs femmes. La fte commence quand le Roi jette des 
poignes de diamants que ses invits se disputent. Il invite ensuite 
les femmes dans ses appartements privs, pendant que leurs poux 
attendent. Tous les ministres sont fiers de pouvoir dire que le Roi a 
de "bons rapports" avec leur femme. Il y a de plus un pavillon 
spcial dans le palais o on lui amne de jeunes europennes. 
Deux entremetteurs, le "docteur Robert" et un grec qu'on appelle 
"Mehdi" le dirigent. Ils ont rang d' "ambassadeur itinrants", avec 
passeport diplomatique et ils ont  leur disposition deux avions 
privs pour lui amener des filles d'Europe. L'un s'est spcialis 
dans les blondes, l'autre dans les brunes. Toute la Cour est 
corrompue. Son frre Moulay Abdallah, qui est mort, tait 
homosexuel et cherchait des "contacts" auprs des fils des 
ministres. Un jour, m'a racont Oufkir, il a emmen mon fils Raouf 
au chteau d'Ifrane. Quand je l'ai appris, je me suis mis dans un 
colre noire et j'ai fait un norme scandale".
	Il m'a racont aussi quels moyens avait le Roi de contrler 
presque tout le commerce de la drogue au Maroc. Ce n'est pas un 
secret. Tout le monde dans l'arme et dans l'administration sait que 
le palais royal est depuis de nombreuses annes un centre 
international de drogues et que le Roi possde toutes les terres o 
on les cultive. Les lves du collge militaire royal de Knitra sont 
tous des fils d'officiers qui servent dans la garde royale. On les 
appelle "Bahchouch" c'est  dire "fils du haschich". Quand j'tais 
instructeur  l'cole des sous-officiers  Ahermoumou, il y tait 
venu un grand nombre de ces "Bahchouch" et ils avaient pos de 
grands problmes parce qu'ils avaient avec eux une grande quantit 
de haschich. Lors des ftes prives du Roi, tout le monde se 
drogue. Si un ministre s'y refuse, on le trouve  bizarre et on s'en 
mfie. Dans la mesure o la corruption et la dchance font partie 
du systme on doit s'y intgrer si l'on veut faire carrire, sinon on 
enfreint les "rgles". Hassan entretient des contacts avec les 
contrebandiers internationaux. Je me souviens qu'un jour un 
homme qui se faisait appeler "docteur Bihi" est venu trouver 
Oufkir. Oufkir me l'a prsent comme "l'ambassadeur itinrant de 
Sa Majest". Je perus clairement que mme le ministre de la 
Dfense le recevait avec une certaine crainte. Quand il est parti, 
Oufkir m'a expliqu que le titre de cet homme devait se comprendre 
comme "ambassadeur de la drogue", et qu'il tait responsable de la 
distribution au niveau international. Le Maroc est bien le seul pays 
au monde qui honore des canailles et des escrocs.




Ben Barka

	De l'affaire Ben Barka, Oufkir ne m'a parl qu' une seule 
reprise. Il m'en a donn une version que Dlimi, bien plus tard, m'a 
confirme. Oufkir m'a dit que le meurtre de Ben Barka avait t une 
opration directement mene par le Roi. Il s'tait servi d'une police 
secrte spciale, qu'il avait organis du temps o il tait prince 
hritier, contre son propre pre adoptif(???) Mohamed V. Cette 
police s'appelait Spcial Security Service, ou S.S.S.. Grce  elle 
Hassan contrlait les autres services de renseignement et mme 
l'arme. Le gnral Moulay Hafid Alaoui, membre de la famille 
royale, et conseiller trs proche de Hassan en tait le chef. La C.I.A. 
et les experts du Mossad l'avaient organise. Personne sauf Hassan 
et ses plus proches ne connaissait l'existence de cette police ni les 
dtails de son organisation. S.S.S. est responsable de l'assassinat 
du grand leader nationaliste Cheik Al-Arab en 1964, de 
l'enlvement de l'opposant en exil Hussein Al-Manusi  l'aroport 
de Tunis en 1973, de l'limination d'Omar ben Jedoun, rdacteur 
en chef du journal marxiste Al-Mohair  (organe de l'U.S.F.P.). C'est 
aussi le S.S.S. qui est derrire le meurtre de Ben Barka. Quelques 
jours avant, Hassan avait convoqu Oufkir et Dlimi et leur avait 
donn l'ordre de se rendre  Paris pour traiter avec Ben Barka de 
son retour au Maroc. Ce rendez-vous tait un pige pour Ben Barka 
aussi bien que pour Oufkir et Dlimi. Quand Oufkir et Dlimi sont 
arrivs  Paris, ils se sont aperus que Ben Barka avait dj t 
enlev et assassin par des tueurs  gage franais dont les services 
avaient t lous et pays par Hassan et le S.S.S. en utilisant les 
introductions du Mossad. Hassan voulait entraner Oufkir et Dlimi 
dans cette affaire criminelle pour les rendre suspects et tributaires 
de sa protection. Ils sont revenus au Maroc furieux. Ils ont d 
subir les accusations du gouvernement franais qui leur imputait 
d'avoir pris part au meurtre. Le gnral De Gaulle avait pourtant 
compris ce qui s'tait pass et que le responsable tait Hassan lui-
mme. Oufkir m'a dit que  le corps de Ben Barka avait t dissous 
chimiquement, sur l'ordre de Hassan, mais que sa tte avait t 
envoye  Rabat par la valise diplomatique, grce  des agents du 
S.S.S. en poste  l'ambassade marocaine. La tte a t enterre 
prs du palais, trs prt de la facult de droit  Rabat. Couper la 
tte de son ennemi et l'enterrer prs de sa maison est une vieille 
tradition de cette famille royale qui tait  l'origine une famille de 
bandits et de pirates. C'est Ben Barka, l'ex-professeur de 
mathmatiques d'Hassan, qui a propos en 1957 de faire nommer 
Hassan prince hritier. Dans la famille d'Hassan on ne veut pas 
tre redevable d'un service  un "simple" citoyen. Le grand pre 
paternel  d'Hassan a tu un soldat qui lui avait sauv la vie quand 
il tait tomb de cheval et qu'il allait se noyer dans le souss. 
Hassan lui-mme a fait excuter les soldats qui lui avaient sauv la 
vie  Skhirat. Hassan a dgrad le commandant Assari qui, aprs 
l'chec du coup d'tat de Skhirat, avait men l'attaque contre 
Ababou  Rabat et sauv la monarchie. Hassan a fait assassiner 
tous les agents marocains et trangers qui ont t mls  
l'assassinat de Ben Barka et qui s'taient rfugis au Maroc
	On peut penser qu'il s'agit l d'une version trop indulgente 
pour rendre compte de ce qu'on fait Oufkir et Dlimi dans cette 
affaire Ben Barka. Il faut cependant se rappeler que tous les deux 
m'en ont parl en pleine confiance et sans penser  une ventuelle 
publication de leurs propos. De plus Oufkir tait dispos  faire un 
"dossier" pour tirer cette affaire au clair et ce n'tait un secret pour 
personne qu'Oufkir et Dlimi avaient fait carrire en tant les chiens 
de garde de la dictature royale pendant des annes et qu'ils avaient 
pourchass les ennemis d'Hassan.
	Nous les "Officiers libres", nous savions qu'Oufkir et Dlimi ne 
pourraient jamais jouer un rle important dans le futur Maroc, 
mais nous avions besoin d'eux. Notre alliance tait un mariage de 
raison. Oufkir et Dlimi taient, comme toute l'arme marocaine, des 
militaires professionnels, form en France pour une arme 
coloniale. Sous un rgime dmocratique, ils eussent t 
"dmocrates", mais Hassan les a utiliss comme la France les avait 
utiliss. On a considr que seuls les politiciens comme par 
exemple Ben Barba, portaient la responsabilit des fautes du 
rgime marocain, tandis que les militaires taient des soldats qui 
excutaient des ordres suivant une hirarchie tablie. Il faut dire 
que les politiciens au Maroc n'avaient d'autres ambitions que de se 
faire une place auprs du Roi pour jouir des avantages du pouvoir. 
Quand peu  peu Dlimi et Oufkir se sont aperus que le Roi se 
servait d'eux comme de chiens de garde et que l'arme tait 
employe comme une force de Police, ils ont commenc  changer. 
Le Roi s'est servi d'eux comme un marteau contre l'opposition, 
mais le marteau reoit autant de coups que le clou et  la fin il s'en 
ressent. Quand ils ont vu combien Hassan et son rgime taient 
corrompus moralement et politiquement, ils ont dcid de prendre 
leurs responsabilits d'hommes et de citoyens et ils ont essay de le 
renverser, lui et son rgime
	Pour ma part je ne me laisserai jamais prostituer 
politiquement. Je ne me laisserai pas utiliser par un pouvoir 
colonial ou no-colonial. Je n'ai jamais t totalement persuad de 
l'innocence d'Oufkir ou de Dlimi dans l'affaire Ben Barka mais ils 
taient tous les deux, pour ma gnration, les deux faces d'une 
mme mdaille,  la fois totalement compromis avec le rgime 
mme s'ils ont chang plus tard, et aussi victimes du rgime qu'ils 
servaient. Je pensais souvent que si un jour mon pays se librait 
de la monarchie et devenait dmocratique, ce serait le moment de 
prendre ses distances d'avec Oufkir, et peut-tre faudrait-il mme 
le combattre. Ce qu'il me rvlait de ce qui se passait  la Cour 
m'indignait au point de lui dire sans cacher mes sentiments : 
"Vous m'avez fait un grand honneur en vous confiant  moi. Je 
suis prt  excuter le Roi et  me sacrifier en mme temps." _ 
"Non, je le ferai moi-mme. Je ne suis pas dispos  laisser  un 
autre l'honneur d'excuter le tyran de mon pays."
	La haine du despote, la haine de l'oppression, sont trs 
rpandues chez les marocains et Hassan symbolise le mal dans 
notre pays. Ds cet instant un lien s'tait tabli entre Oufkir et moi. 
Je dormais dans la villa d'Oufkir  Souissi et je me rendais chaque 
matin  la caserne Moulay Ismal o je conservais mon 
commandement dans les chars.
	Mon nouvel alli se montrait soit trs bavard, soit trs 
taciturne. Il me parlait souvent de Nasser et de sa Charte nationale, 
qu'il connaissait  fond. Il aurait voulu que les bases amricaines 
au Maroc se replient. "La plus grande base amricaine, c'est le 
palais royal" disait-il. Je lui rpondais que les bases les plus 
importantes du nocolonialisme ne sont plus militaires comme au 
temps du colonialisme, mais qu'elle sont conomiques, culturelles 
et politiques."




Plans pour une rvolte

	Les prparatifs de notre premier essai de coup d'tat ont eu 
lieu trois mois aprs la rvolte de Skhirat. Oufkir et moi, nous 
avions beaucoup de projets. Au cours d'une randonne en auto il 
m'a expliqu l'un d'eux, qui m'a sembl simple et efficace : "Hassan 
qui est aussi commandant en chef vient tous les jeudis  l'tat-
major pour diriger les runions des chefs de corps d'arme. Dans la 
salle de confrence, il y a un coffre-fort dans le mur. Je vais y 
mettre une mitraillette. Quand Hassan arrive, je n'ai qu' la prendre 
et arrter le Roi. Je lui dirai "haut les mains" et j'improviserai 
quelque chose o je lui demanderai d'abdiquer." Il a dessin le plan 
de la pice avec le coffre-fort et les places des chefs militaires 
marques d'une croix. "Quand Hassan aura sign son abdication, 
je dirai aux officiers que j'ai agi au nom du peuple. Je me servirai 
d'un magntophone pour passer un communiqu que tu auras 
enregistr. Ensuite je tlphonerai au gnral Driss Ben Omar, le 
ministre des Postes et Tlcommunications, et je lui demanderai de 
se mettre  ma disposition. Il acceptera certainement avec joie. Je 
tlphonerai aussi au frre d'Hassan, le prince Moulay Abdallah, je 
le ferai venir sous un prtexte quelconque  l'tat-major o je 
l'arrterai. Je runirai tous les commandants d'units militaires  
Rabat. Tu m'attendras dans le bureau  ct de la salle de 
confrence. Tu te dpcheras d'aller avec ta compagnie de chars,  
la station de radio et de tlvision que tu occuperas. Ensuite il 
faudra faire passer le premier communiqu de la rvolution que tu 
tiens dj enregistr sur bande."
Avec l'aide d'un simple magntophone que j'avais achet  Rabat, 
j'avais enregistr en arabe une dclaration que le gnral avait 
examine. Il n'y avait fait que de lgres retouches. Il m'avait 
demand de bien insister sur les mots "rvolution" et "arme au 
service du peuple" Voici le passage le plus important de la 
dclaration :

La rpublique islamique du Maroc
Libert - Dmocratie politique et conomique - Unit islamique.

	Au nom de Dieu et au nom du peuple, au nom de la justice et 
des droits des hommes, au nom de tous les martyrs, pour le droit 
du peuple  disposer de lui-mme,  choisir son rgime politique et 
 dcider de son destin, nous proclamons la rpublique islamique 
et nous abolissons la monarchie que le Coran interdit.
	Nous dclarons que Hassan le tyran, le despote fou a t 
condamn  mort par un tribunal rvolutionnaire provisoire pour 
tous les crimes qu'il a commis contre notre peuple et qu'il a t 
excut.
	Un conseil rvolutionnaire provisoire va diriger le pays 
jusqu' ce qu'un conseil rvolutionnaire soit lu par des lections 
directes et gnrales. L'arme a dsarm le Roi pour mieux armer la 
volont populaire. Ceux qui sont aujourd'hui  la pointe de la 
rvolution ne peuvent pas faire des miracles pour raliser ce que le 
peuple attend. Nous n'avons fait que renverser le Roi. C'est 
maintenant au peuple de mettre fin au pouvoir et  l'exploitation 
exercs par tant de roitelets partout dans le pays. Nous dirigeons 
dornavant nos baonnettes contre les tyrans et non pas contre le 
peuple.

	Tout tait prt pour le grand jour, un jeudi de novembre. 
Oufkir avait plac le pistolet mitrailleur et le magntophone dans le 
coffre-fort. Le jour suivant, nous sommes alls en auto jusqu' 
l'tat-major o la garde d'honneur nous a salus. J'tais dcid et 
plein d'enthousiasme. Le calme d'Oufkir m'en imposait. Il est entr 
dans la salle de confrence aprs m'avoir serr la main. J'allais 
dans le bureau  ct o j'ai attendu une demi-heure ou peut-tre 
une heure, je ne sais plus. Enfin la porte s'est ouverte, le gnral 
s'est avanc la mine due : "Cela n'a pas march. Le Roi vient de 
tlphoner pour dire qu'il ne venait pas." J'ai attendu 
impatiemment le jeudi suivant. Le Roi n'est pas plus venu ce jour 
l  ce rendez-vous fatal. Oufkir m'a fait savoir que dornavant les 
runions se tiendraient au palais royal. "C'est trop risqu. Nous 
devons trouver un autre moyen;." L'anne touchait  sa fin quand 
Oufkir a demand au Roi de venir en visite  la caserne qui abrite 
la brigade lgre de scurit. Hassan chappa au pige une fois de 
plus. Il ne vint pas. Une autre fois nous l'avons attendu en vain  
la caserne Moulay Ismal. C'tait l' "Ad el Kebir". Encore un rendez-
vous annul. Nous avons cru russir en mars 1972. Hassan devait 
prendre part  une confrence au mess des officiers. Dans la salle 
de confrence il y avait une salle de projection o Oufkir avait 
cach son arme. Mais le Roi, de plus en plus souponneux ne vint 
jamais  cette runion.
	Peu de temps aprs Oufkir chappe de peu  un accident 
d'hlicoptre  Agadir. Il m'a assur qu'Hassan avait fait saboter 
l'appareil. Au Maroc on dit que "les hlicoptres sont faits pour tuer 
les gnraux".
	Un autre essai eut lieu au dbut de juin 1972, au cours 
d'une rception prive donne par le prince Moulay Abdallah dans 
sa rsidence d't,  dix kilomtres au nord du palais de Skhirat. 
On devait clbrer sa nomination au titre de "reprsentant 
personnel du Roi" et, d'aprs Oufkir, le Roi devait y assister. A 
vingt et une heures, un soir de juin Oufkir me demanda par 
tlphone de venir le voir dans sa villa de Souissi; il m'y apprit que 
le Roi devait arriver vers vingt-deux heures au palais d't du 
prince Abdallah. Nous primes la dcision de faire une attaque 
surprise pendant la fte o Hassan devait venir avec un petit 
nombre de gardes. Nous devions n'tre que quatre : le gnral, moi, 
et deux de ses gardes du corps. Dans sa BMW j'ai mis quatre 
mitrailleuses(???), des caisses de munitions, deux tenues 
camoufles, deux casquettes  visire avec des insignes (nous 
tions en civil). Ce devait tre une petite fte et personne ne devait 
savoir que le Roi viendrait. Comme je l'ai dj dit, un tribunal 
militaire secret avait condamn le Roi  mort pour crime contre 
l'humanit, crime contre l'islam et contre le peuple marocain. La 
premire chose  faire tait d'excuter le Roi, d'arrter les autres 
participants  la fte et ensuite nous rendre  Rabat pour finir le 
coup d'tat avec l'aide de mes chars.
	Avant de quitter la chambre d'Oufkir, o  nous avions 
discut des derniers dtails, Oufkir a embrass le Coran et a 
dclar : "Je le fais pour mon pays". J'ai pris le Coran et j'ai jur 
que j'tais prt  offrir ma vie pour Dieu et pour le peuple, contre la 
tyrannie, l'injustice et l'esclavage.
	Quand nous sommes arrivs  la rsidence de Fallo(???)ca 
(sur la route entre Skhirat et Rabat) nous emes le surprise de voir 
des dizaines de voitures de gendarmes devant la rsidence. C'tait 
inhabituel comme escorte quand le Roi se dplaait incognito. La 
seule chose habituelle dans ce genre de ftes est de voir les invits 
boire normment d'alcool. Un camion, avec des gardes du Roi tait 
parqu de l'autre ct de la rsidence. Oufkir est entr seul (Il 
n'tait pas invit) et j'ai attendu dehors pendant qu'il se rendait 
compte de la situation. Il est revenu deux heures plus tard : C'est 
techniquement impossible".
	Un autre essai infructueux devait avoir lieu deux semaines 
plus tard mais ne fut qu'une rptition du rendez-vous manqu  
l'tat-major. Oufkir avait demand  Hassan de faire un expos 
devant des officiers sur "la stratgie moderne" (Hassan croit qu'il s'y 
connat en stratgie, mais le peu qu'il a lu srieusement se rsume 
en Le Prince  de Machiavel, et Les Protocoles des sages de Sion.. Il 
admire beaucoup les Juifs.) Cet expos devait avoir lieu dans le 
mess de l'tat-major. Le Roi devait tre pris par surprise pendant la 
runion et tre excut comme il avait t prvu au premier essai. 
Pour des raisons inexpliques le Roi n'est pas venu.
	Pour dmontrer la tendance politique de notre rvolution 
nous avions pens inviter le journaliste Mohamed Hassanein 
Heykal le jour mme o le coup d'tat aurait russi. C'tait un 
partisan de Nasser et  l'poque il tait rdacteur en chef du 
journal cairote AL-Ahram. La renaissance islamique n'avait pas 
encore pris une tournure rvolutionnaire. Le mouvement des Frres 
Musulmans tait plus l'alli des monarchies d'Arabie saoudite et du 
Maroc que des forces rvolutionnaires.
	Le fait qu'Hassan ne soit pas venu aux runions prvues 
dpendait surtout de ce qu'il tait extrmement pris par sa vie 
prive et qu'il donnait la priorit au haschich, aux femmes, au golf, 
et il ne lui restait donc pas assez de temps pour les affaires de 
l'tat. Sa journe se droule en principe comme ceci : Il se lve  
onze heures, joue au golf jusqu' douze heures trente. Pendant qu'il 
joue au golf, les ministres et les grands officiers lui courent aprs 
pour avoir sa signature. A seize heures il reoit formellement 
pendant qu'un grand dploiement de tlvision le filme (il aime 
qu'on le voie pendant des heures  la tlvision, chaque jour). Le 
soir, c'est de nouveau le moment de s'occuper des femmes et du 
haschich et cela pendant une bonne partie de la nuit.
	Pour la confrence africaine,  Rabat en 1972, le Roi avait 
exig que toutes les units militaires fussent en tat d'alerte. Je 
proposais  Oufkir de faire un nouvel essai le 10 juillet 1972, pour 
l'anniversaire d'Hassan, c'est  dire un an aprs Skhirat. Les 
crmonies devaient avoir lieu avec la pompe coutumire, et tous 
les invits habituels devaient tre invits. Le gnral ne voulut pas 
de mon plan. Je me rendis pourtant au palais pour voir par moi-
mme cette fte scandaleuse. Je me trouvais pour la deuxime fois 
dans le palais devant le Roi et je remarquai son visage ravag. 
Dguis en Cow-boy, il jacassait avec ses invits qui le flagornaient. 
Il a commenc la fte en priant, en franais, ses invits d'observer 
une minute de silence  la mmoire des victimes de la "trahison" 
l'anne prcdente, en ce mme lieu.
	Le jour suivant, le Roi a invit Oufkir  une rception que l'on 
appelle "la nuit des dames". Quand il est revenu, Oufkir, 
compltement c_ur m'a racont que le Roi qui tait compltement 
ivre avait embrass toutes les invites avant de leur lancer une 
poigne de diamants. Ces dames, les pouses et les matresses de 
ministres ou de hauts fonctionnaires s'taient prcipites et 
bouscules pour ramasser ces pierres prcieuses par terre. Le Roi 
Hassan tait si ivre et si drogu qu'il pouvait  peine se tenir sur 
ses jambes. Deux gardes du corps l'aidaient continuellement  se 
tenir debout et  bouger, tout en criant "longue vie  Amir Al-
Mouminen" c'est  dire "Longue vie au commandeur des croyants."




Le jour de la rvolte

	Vers seize heures le 16 aot 1972, le Boeing 727 du Roi, 
avion rserv  l'usage priv du Roi mais appartenant  Royal Air 
Maroc, vient de France avec une centaine de passagers  bord : Le 
Roi et sa Cour. Il est pass via Barcelone et passe la cte 
marocaine prs de Ttouan. Le pilote, un civil, Mohamed Kabbaj, 
voit tout d'un coup s'approcher trois avions d'attaque, des 
Northrop F5. Ces trois avions volent en escorte autour du Boeing 
royal. Le Roi est assis  une table et joue aux cartes avec son garde 
du corps, Sassia, un mercenaire franais. Par radio, le 
commandant Kouera qui dirige les trois avions d'attaque, donne 
l'ordre  Kabbaj d'atterrir sur la base militaire de Knitra, mais 
Kabbaj refuse aprs avoir confr avec Hassan. Tout  coup les 
trois avions d'escorte se mettent  tirer sur le Boeing de leurs 
mitrailleuses. L'avion du Roi est touch par dessous; un moteur est 
endommag, mais l'avion poursuit sa route. Le Roi abandonne sa 
table et se prcipite vers les pilotes. Il prend le micro et envoie un 
message aux pilotes qui l'attaquent, comme s'il tait le radio 
tlgraphiste du Boeing : "Le Roi est svrement touch et 
mourant." En mme temps il demande l'autorisation de se poser  
Rabat-Sal pour viter qu'il n'y ait davantage de blesss et de morts 
a bord.
	Plus tard on a dcouvert que les soldats qui avaient charg 
les munitions sur les avions d'attaque s'taient tromps. Ils avaient 
pris les munitions dont on se sert pour les exercices au lieu des 
munitions munies de fuses explosives. De plus la mitrailleuse de 
Kouera s'est enraye. Dans un dernier effort dsespr pour forcer 
l'avion du Roi  se poser, Kouera a essay de l'peronner mais sans 
y parvenir. Son avion d'attaque a t endommag et lui-mme ject 
en parachute. Bless avec une fracture il a t immdiatement pris 
par la police prs de Oulad Kalefa et emmen  Rabat. Les deux 
autres avions d'attaque sont rentrs  la base de Knitra pour 
prendre les bonnes munitions.
	L'avion royal, avec un seul moteur, russit  se poser  
Rabat-Sal  seize heures dix. Hassan avait trs peur et semblait 
dsorient. Il est sorti de l'avion, a pass en revue la compagnie 
d'honneur qui l'attendait  l'aroport puis il s'est retir dans le 
btiment principal de l'aroport o il est rest cinq minutes.
	Vers seize heures quarante ce sont quatre avions d'attaque 
qui apparaissent et commencent  tirer sur les btiments de 
l'aroport et sur les pistes. Ils attaquent sans arrt. Il y a huit 
morts et quarante-sept blesss, parmi lesquels quatre ministres qui 
taient venu accueillir le Roi. Le Roi, son frre le prince Moulay 
Abdallah, la police, se sont rfugis dans un petit bois  ct de 
l'aroport pendant les attaques. Ensuite Abdallah et les policiers se 
rendent en voiture  l'ambassade de France tandis que le Roi se 
rfugie  l'ambassade du Liban. Pendant ce temps huit autres 
avions de la base de Knitra dirigs par le colonel Amkrane 
attaquent le palais royal  Rabat. A seize heures quarante-cinq, 
huit avions d'attaque apparaissent au-dessus de Rabat et 
commencent  bombarder par vagues le palais royal. Les deux 
pilotes qui accompagnaient Kouera et qui taient revenus  Knitra 
pour changer leurs munitions, ont pris dix autres avions d'attaque 
et essay de rejoindre le Boeing. Mais il avait dj atterri. Ils ont 
alors essay d'attaquer le Roi qui pouvait se trouver dans l'aroport 
ou peut-tre dj dans sont palais.
	Aprs l'chec de l'opration, le vice-chef des forces ariennes 
Mohamed Amkrane et le lieutenant Hassan Midawi qui avait 
particip  l'attaque contre le Boeing et contre le palais, 
abandonnent l'aroport de Knitra en Hlicoptre en donnant 
l'ordre aux trois hommes d'quipage de se diriger vers Gibraltar. 
Les trois hommes d'quipage ont dclar aux autorits britanniques 
qu'ils n'taient en rien mls au coup d'tat contre le Roi et qu'ils 
voulaient regagner le Maroc. Amkrane et Midawi, eux, ont demand 
l'asile politique. Les autorits marocaines ont exig leur extradition. 
Le gouverneur de Gibraltar, Sir Varil Begg, aprs consultation avec 
Londres, a pris la dcision de les remettre au Maroc. Le prtexte de 
leur rapatriement tait que la prsence des deux officiers marocains 
 Gibraltar n'tait pas compatible  avec "le bien de la communaut", 
d'aprs le gouvernement conservateur. Les cinq Marocains sont 
retourns au Maroc dans un avion appartenant au Roi aussitt 
aprs avoir reu l'annonce de leur renvoi, le soir du 17 aot. 
Amkrane et Midawi ont t excuts quelques mois plus tard avec 
onze autres pilotes. Amkrane fut envoy au palais devant le Roi. 
"Tu es condamn  mort," lui dit le Roi, "savais-tu que tu n'avais 
que dix-huit mois  vivre ?" _ "Je savais que comme tout le monde 
je mourrais un jour mais je ne connaissais pas la date de ma 
mort." lui a rpondu Amkrane.
	Quand on lui a demand qui tait derrire l'attentat, Amkrane 
a rpondu qu'il avait reu ses ordres du gnral Oufkir. Le ministre 
de l'Intrieur, Mohamed Benhima, a dclar quelques jours aprs 
l'attentat que lui et les ministres qui s'taient rassembls pour 
accueillir le Roi avaient t trs surpris de voir le gnral Oufkir les 
quitter prcipitamment pur se rendre  la tour de contrle. Quand 
le Roi a atterri, il a demand qu'Oufkir se prsente immdiatement 
devant lui mais Oufkir s'tait dj rendu  la caserne Moulay 
Ismal.




L'chec de la rvolte

	J'tais dans mon char, dans la cour de la caserne. Il devait 
tre entre seize et dix-sept heures le 16 aot 1972. J'avais avec moi 
une mitrailleuse, des grenades et j'tais prt avec ma compagnie  
me battre pendant plusieurs jours si c'tait ncessaire.
	Mais que s'tait-il pass exactement ?
	A seize heures trente j'ai vu soudain la voiture noire d'Oufkir 
entrer  toute vitesse dans la caserne. Oufkir tait avec un 
capitaine. Je ne savais pas alors ce qui s'tait vraiment pass. Je 
croyais que l'opration s'tait droule comme prvu et qu'Oufkir 
venait prendre contact avec moi pour achever notre plan. Juste au 
moment o il sortait de l'auto j'ai entendu quelqu'un l'appeler d'un 
bureau prs de l'endroit o je me trouvais et lui dire : "Gnral, le 
Roi veut vous parler au tlphone". J'ai vu un Oufkir nerveux se 
rendre dans le bureau mais je ne sais pas ce que le Roi et lui se 
sont dit. Deux minutes plus tard il remontait en voiture, et quittait 
la cour de la caserne sans m'avoir parl.
	Je ne comprenais pas ce qui s'tait pass et je ne pouvais 
rien faire en dehors de ce que nous avions planifi. Je n'osais pas 
prendre d'initiative qui risquait de tout ruiner. Quinze minutes plus 
tard j'ai vu huit avions attaquer le palais avec des fuses.
	Le palais  Rabat est le symbole de la corruption, de 
l'exploitation et de l'oppression. C'tait une sensation fantastique 
de voir ces avions attaquer en vagues successives ce symbole 
pourri.
	Ce n'tait pas dans nos plans, mais je croyais qu'Oufkir avait 
en toute hte  pris la dcision de cette attaque sans m'en parler.
	Mes amis parmi les officiers, qui taient dans la caserne, 
venaient me demander ce qui se passait. "Est-ce qu'on ne fait rien ? 
Est-ce qu'on reste ici  attendre ?" Mais je ne pouvais rien leur 
dvoiler.
	Plus tard j'ai appris ce qui s'tait pass.
	Quand Oufkir tait dans la tour de contrle de Rabat-Sal, il 
a appris par la radio de l'avion royal que le Roi tait mort. Il voulut 
alors poursuivre notre plan et me rejoindre. Aprs avoir pris le 
pouvoir dans la caserne je devais encercler la station de radio. 
L'tape suivante tait la lecture par mes soins du communiqu  la 
radio et Oufkir devait donner ses ordres  toutes les units 
militaires.
	Oufkir avait dj quitt l'aroport  quinze kilomtres de ma 
caserne quand l'avion du Roi a atterri. L'avion avait reu l'ordre de 
se poser  Knitra alors qu'il se trouvait au-dessus des montagnes 
du Rif au nord du Maroc. Le pilote n'avait pas obtempr et Kouera 
avait tir sur l'avion royal. Kouera avait dit aux deux autres pilotes, 
par la radio : "Je veux offrir ma vie pour mon pays et mon peuple." 
Il avait dcouvert qu'il n'avait pas les bonnes munitions, qu'il 
s'agissait de balles (munitions air/terre) qui n'taient pas efficaces. 
Il avait bien donn l'ordre de charger l'avion des bonnes munitions, 
des cartouches  balles explosives, mais il tait commandant, il ne 
chargeait pas lui-mme les munitions. On peut seulement supposer 
que les simples soldats qui chargeaient les munitions se sont 
tromps. Ils taient analphabtes et ils ont pu soit se tromper de 
caisses, soit mal interprter les ordres et croire lorsqu'il a t 
question de munitions air/air qu'il s'agissait d'un simple exercice. 
Kouera ne contrlait jamais. Ce ft son erreur. Si l'avion de Kouera 
avait t correctement charg, une seule balle explosive aurait pu 
descendre la Boeing royal. Quand Kouera avait saut en parachute 
et que les deux autres pilotes n'avaient pas russi  descendre 
l'avion du Roi, ils taient revenus  leur base. En apprenant ce qui 
s'tait pass, d'autres pilotes ont commenc  crier "vive la 
rpublique islamique" et une dizaine de pilotes se sont envols. 
C'est eux que j'avais vu attaquer le palais. C'tait donc une action 
improvise qui m'avait surpris et me laissait confondu. Oufkir 
devait prouver les mmes sentiments. Pendant qu'Oufkir tait en 
route vers la caserne, le Roi atterrissait. Lui et son frre quittaient 
rapidement l'aroport, le Roi pour l'ambassade du Liban, son frre 
pour l'ambassade de France. Pendant ce temps les avions 
attaquaient le palais royal et l'aroport parce qu'on croyait que le 
Roi y tait. Quand Oufkir est arriv  la caserne, le Roi "mort" mais 
bien vivant a tlphon. Comment pouvait-il savoir qu'Oufkir s'y 
trouvait ? Il l'a peut-tre devin. Mon cantonnement tait le plus 
grand et le plus important de Rabat. C'est peut-tre aussi le hasard 
qui a fait qu'Oufkir Arrivait juste au moment o le Roi tlphonait. 
Que s'est-il pass alors dans la tte d'Oufkir ? Je n'en sais rien. Je 
ne peux faire que des spculations. De toute faon, quand le Roi a 
tlphon il tait vident que la premire tape de notre plan avait 
chou et qu'on ne pouvait passer  la deuxime. Si Oufkir n'a pas 
pris contact avec moi, c'est peut-tre pour ne pas diriger l'attention 
de mon ct. Ou bien pensait-il que le Roi ne savait rien de sa 
participation au complot, ou de la mienne ? Ou bien encore voulait-
il localiser le Roi et le tuer d'abord ?
	Quoi qu'il en soit, Oufkir est parti pour le quartier gnral qui 
est tout  ct du palais. Quand les avions ont attaqu le palais, 
Oufkir a pu croire qu'on attaquait aussi le quartier gnral. Il s'est 
donc rfugi dans l'abri du quartier gnral avec d'autres officiers. 
Il a peut-tre imagin qu'il tait trahi par nous, les jeunes officiers, 
puisque cette attaque n'avait pas t prvue dans son plan. Pour 
ma part j'tais  la fois heureux et en colre quand j'ai vu les avions 
passer  l'attaque, parce que j'ai cru un instant qu'Oufkir l'avait 
prpare dans mon dos. C'tait la mme mfiance qu'il y avait eu 
entre Ababou et Madbouh  Skhirat. Le rsultat en a t une 
confusion totale. Je suis rest dans mon char pour y voir plus 
clair. J'ai appris que Kouera, qui devait descendre l'avion royal, 
avait t pris par la police, bless, avec une fracture  une jambe, 
et qu'on l'avait directement emmen  Rabat. Ni Oufkir ni moi n'en 
avions rien su. Oufkir tait toujours officiellement le chef de l'arme 
et faisait semblant de ne pas savoir qui tait derrire "l'attentat", 
mais on a tortur Kouera au palais et il a rvl le rle d'Oufkir. 
Maintenant c'tait au Roi de faire semblant de ne pas connatre 
l'identit du chef du complot. En tlphonant  Oufkir, il ne dvoile 
pas o il est, il ne dit rien de Kouera, il donne l'ordre  Oufkir 
d'arrter les instigateurs de la rvolte.
	Il est maintenant entre dix-huit et dix-neuf heures. Le temps 
passe trs vite. Oufkir voulait gagner du temps en faisant semblant 
d'essayer de faire prisonniers les officiers qui avaient pris part  
l'attaque. Il apprit qu'Amkrane, avec deux autres officiers qui 
avaient t avec Kouera, s'taient envol en hlicoptre  Gibraltar 
et il croyait que Kouera tait mort. Vers vingt heures le colonel 
Hatimi, le chef des chars, est venu  la caserne. Il sortait du palais. 
Il a rassembl les officiers et leur a dit que des tratres avaient 
attaqu l'avion du Roi mais qu'on avait procd  des arrestations 
et que la situation tait en mains. Je crois que c'est  ce moment 
que le Roi a donn l'ordre  Oufkir de se rendre  Skhirat. Oufkir 
s'y rendit. Pour tuer le Roi ? Pour continuer  jouer le jeu ? On ne 
peut faire que des hypothses.
	Il faisait sombre. Je donnai des ordres  mes soldats : 
personne ne doit s'approcher de mon char, ils ne doivent obir  
personne d'autre que moi. J'essaye de tlphoner  Oufkir mais il 
n'est pas chez lui ni au quartier gnral.
	J'essayai d'couter les nouvelles sur diffrentes stations de 
radio trangres. Au Maroc, les journaux, la radio, la tlvision ne 
font que "grer le mensonge officiel", comme dans toutes les 
dictatures. Le Roi contrle tous les mdiats. Pour avoir quelque 
information objective sur ce qui se passe au Maroc, il faut couter 
les stations trangres, B.B.C. ou France-Inter. Aujourd'hui 
nombreux sont ceux qui me tlphonent de Rabat,  moi qui habite 
 Stockholm, pour savoir s'il s'est pass quelque chose au Maroc ! 
Mais les mdiats de l'tranger ne peuvent rapporter que les 
nouvelles "officielles". A une heure du matin j'ai entendu  la radio 
franaise "qu'il y avait eu une tentative de coup d'tat au Maroc, 
que des officiers de l'arme de l'air l'avaient dirig et qu'Oufkir 
s'tait suicid". Ce fut un choc pour moi. Je devais rapidement 
prendre une dcision. S'il s'tait vraiment suicid et si le Roi ne 
savait rien de ma participation, je pouvais continuer dans l'arme.
	La radio marocaine ne dit rien sur les vnements.
	Tt le matin je quittai la caserne par une sortie drobe 
presque secrte par-derrire. En passant par l'hpital qui jouxtait la 
caserne je pris mon auto et j'allais chez Oufkir. Comme d'habitude, 
il y avait un militaire devant l'entre de la maison. "Est-ce que le 
gnral est chez lui ?" J'ai reu un nouveau choc quand le garde me 
rpondit : "Quel gnral ?" _ "Oufkir" _ "Oui. Ils ont ramen son 
corps cette nuit. Vous pouvez aller le voir."
	J'entrai et la premire personne que je vis fut son frre, 
Moulay Hachem qui tait afflig. En chemin je rencontrai aussi la 
femme de mnage, la ngresse Coco. Sans bruit, en pleurant elle 
m'a suivi jusqu' la "chambre arabe" o Oufkir reposait. Il gisait 
dans le lit, avec un drap blanc pour le recouvrir. Quand j'ai soulev 
le drap j'ai vu beaucoup de sang. Un _il tait sorti de son orbite  la 
suite d'un coup de feu tir par-derrire. Il ne s'agissait pas d'un 
suicide. Oufkir avait reu une cinquantaine de balles. Pour un 
suicide, une seule aurait suffi.
	Je demandai  Coco o tait la mallette du gnral. Elle 
contenait la cassette avec notre communiqu et tout le texte que 
j'avais crit  la  main. Il me fallait reprendre ce document mais 
Coco n'avait pas vu la mallette. J'interrogeai deux gardes du corps 
d'Oufkir sur ce qui s'tait pass. Ils m'ont racont qu'ils taient 
alls avec lui au palais mais qu'ils avaient d attendre dehors. Au 
bout d'une heure, le gnral Sefrioui, chef de la garde noire royale, 
tait sorti et leur avait dit de retourner  la villa. Le gnral devait 
venir plus tard. Une heure aprs leur retour  la villa, une 
ambulance tait arrive avec le corps d'Oufkir. Dans l'ambulance il 
y avait H'souni qui tait l'un des experts en torture de la police. Il 
tait l'un de ceux qui avaient tu Ben Barka.
	Je compris que je n'avais plus de temps  perdre. Maintenant 
ils avaient tout, puisqu'ils avaient la cassette. Elle ne se trouvait 
plus dans l'auto, j'avais cherch. Elle se trouvait dans la mallette 
du gnral, j'en tais sr.
	J'avais quelques papiers important dans ma chambre  la 
caserne, des papiers qui pouvaient compromettre d'autres officiers, 
mes amis. Je retournai donc  la caserne par le mme chemin que 
pour en partir. Au moment o j'allais brler mes papiers, le chef 
des chars est venu me dire que l'alerte tait leve, que je pouvais 
dsarmer mes hommes et leur donner quarante-huit heures de 
permission. Je dis  mon officier d'ordonnance que ma compagnie 
n'obirait  personne d'autre qu' moi et que les hommes 
attendraient mes ordres. J'allai ensuite dans mon bureau pour 
brler les papiers dans une cuvette. Aprs quoi je donnai l'ordre  
mon ordonnance d'inspecter les soldats et de rassembler les armes. 
Pour ma part je dis que j'allais aux toilettes mais que je reviendrais 
faire l'inspection. Il y avait un garde aux toilettes. J'allai l'engueuler 
et lui dire d'tre plus vigilant. J'ai fait semblant de l'inspecter.
	Aprs avoir quitt la caserne, je suis all chez ma petite amie, 
une Franaise. Je n'avais pas d'argent sur moi et j'ai d lui en 
emprunter. Aprs lui avoir dit adieu je suis parti en auto jusqu' un 
garage hors de la ville. Je changeai alors mon uniforme contre un 
maillot de bain, des jeans et un pull-over. Je laissai mon revolver et 
mes pices d'identit. Bien plus tard j'ai appris que la police avait 
fait irruption dans l'appartement de mon amie et s'y tait cache, 
en armes, pendant plusieurs jours. Ils pensaient que je ferais une 
apparition plus tard. Elle a t arrte et interroge mai aprs 
l'intervention de l'ambassadeur de France, on l'a relche. Elle ne 
connaissait rien de mes plans et la police a bien t oblige de la 
relcher, mais au dbut il lui tait interdit de quitter le Maroc. Elle 
a cru longtemps que j'avais t tu.
	Aprs ma visite chez elle et aprs avoir laiss l'auto au 
garage, j'ai pris un taxi jusqu' un bidonville qui s'appelle Yakoub-
el-Mansour et la je commenai ma fuite.




La Fuite

	J'ai commenc ma "travers du dsert" en prenant la 
direction du sud et en suivant la cte pour m'loigner de la 
capitale. Sur la plage il y avait des gens heureux qui ne se 
proccupaient pas de ce qui s'tait pass et qui continuaient  se 
baigner et  s'amuser. J'ai march prs de l'eau en maillot de bain, 
 la main mes jeans et une veste. C'tait tout ce que j'avais. J'ai 
laiss derrire moi tout ce que je possdais : mon travail, mon 
salaire, mon appartement, mon auto et ma bibliothque qui tait 
importante, mais je n'ai pas abandonn mon espoir de trouver un 
avenir meilleur et de vivre dans un monde meilleur.
	Pendant que je rflchissais  tout ce qui s'tait pass, je 
n'oubliais pas de penser aux difficults pratiques de ma fuite, qui 
taient grandes. La police et l'arme avaient certainement install 
des barrages routiers. Ma premire ide tait de me rendre au sud, 
dans le dsert du Sahara, ou je pourrais peut-tre vivre chez les 
Bdouins jusqu' ce que la situation se calme. Je me souvenais du 
passage des Bdouins du Sahara prs de mon village. Mon pre 
avait l'habitude de leur offrir gratuitement des maisons 
abandonnes pour y loger, et des champs abandonns par les 
paysans qui taient partis habiter dans les villes. Les bdouins 
rpondaient toujours que leur seul bien tait leur libert et qu'ils ne 
voulaient pas la sacrifier pour vivre dans le bton. Pour l'instant je 
n'avais pas de lieu prcis o me rendre. Cette situation m'tait 
inconnue. Je n'avais jamais imagin que je la connatrais. Tout 
s'tait pass si vite. Je n'avais jamais imagin que nous puissions 
chouer sans mourir ! La seule alternative que j'aie imagine tait la 
russite ou la mort, mais certainement  pas survivre. Maintenant je 
savais que je pouvais tre contraint  l'exil et cela me semblait 
aussi difficile que d'aller dans la lune. Je pensais  tous les 
officiers qui avaient essay de fuir aprs la rvolte de Skhirat. Ils 
avaient tous t arrts et excuts.
	On tait le 17 aot. Je marchais et je marchais. Entre Rabat 
et Skhirat la voie principale passe par un pont qui traverse un 
fleuve juste au nord de Skhirat. Je me doutais qu'il pouvait y avoir 
un contrle de police sur le pont. Je prfrai traverser le fleuve  la 
nage et j'ai russi sans pourtant tre un trs bon nageur. Il 
s'agissait de vie ou de mort. A partir de Skhirat je devais laisser la 
cte et me rendre  l'intrieur. Pour ce faire, je devais m'approcher 
des grandes routes. Au moment de croiser la voie entre Rabat et 
Casablanca juste aprs le pont, j'ai vu un homme en train de 
vendre des raisins sur le bord de la route. J'avais trs faim et je 
m'arrtai pour lui en acheter. Je lui ai demand o menait un 
chemin que je lui dsignai vers la campagne. Il me rpondit qu'il ne 
savait pas parce qu'il n'tait pas de la rgion. A cet instant un 
homme en vlomoteur est venu et le vendeur m'a dit de lui 
demander ce que je voulais savoir.
 _ "Qu'est que vous voulez ?
 _ Je ne trouve pas mon chemin. Je suis arriv hier de Marrakech 
pour aller  Rabat voir un ami, mais il n'tait pas  Rabat. Je 
voudrais retourner  Marrakech mais j'ai trs peu d'argent sur moi 
et je pense faire de l'auto-stop ou aller  pied.
 _ Avez-vous une pice d'identit ?
 _ Non. J'ai oubli de prendre ma carte d'identit. Je ne savais pas 
que j'en aurais besoin."
	C'tait un policier. J'avais peur. J'ai cru que tout tait fini. 
J'ai essay de dissimuler ma peur.
 _ "O est-ce que vous allez coucher ce soir ?
 _ Je ne sais pas. J'espre rencontrer quelqu'un qui m'invitera chez 
lui.
 _ Vous pouvez dormir en prison.
 _ Je peux dormir n'importe o.
 _ Je n'ai pas de temps  perdre avec vous, petit jeune homme. 
Vous avez de la chance que j'ai d'autres choses  faire. Je n'ai pas 
de temps  perdre avec un vagabond  comme vous. De toute faon 
si vous continuez par ce chemin, vous allez tre arrt. Ceux du 
barrage auront peut-tre du temps  perdre avec vous"
	Au Maroc comme dans tous les tats Policiers, tre un 
policier donne un statut suprieur. La police inspire la crainte et la 
terreur. Chaque policier se comporte comme un roitelet et considre 
les simples citoyens comme des animaux sans droits. Le marchand 
de raisins prit peur et sa raction spontane fut de donner la moiti 
de ses raisins au policier.
	Je m'en allai rapidement. Je pris le chemin qu'il avait indiqu 
mais aprs une dizaine de kilomtres je me sentais fatigu. Je 
rflchissais que les barrages policiers devaient se trouver  l'entre 
et  la sortie des villes et des gros bourgs. Je pouvais faire de 
l'auto-stop et descendre avant d'atteindre la ville suivante, 
Bouznika. Je montai dans une voiture qui s'est trouv tre un "taxi 
au noir". Le chauffeur voulait dix francs(???)dirham. J'acceptai  
condition de descendre  un kilomtre de Bouznika. Il m'a 
demand pourquoi et je lui ai rpondu que je n'avais pas de pices 
d'identit sur moi.
	A un kilomtre de la ville je lui ai demand d'arrter. Il ne m'a 
pas cout. Je lui ai rpt ma demande. Pas un mot de rponse. Il 
m'a conduit jusqu'au contrle de police. Il y avait une dizaine 
d'automobiles avant nous qui attendaient d'tre contrles. Mon 
chauffeur ne se mit pas dans la file d'attente, il s'est directement 
dirig vers la police. Le chef des gendarmes s'est mis en colre et 
lui a cri : "Avance, bougre d'ne, ne t'arrte pas ! La prochaine fois 
tu feras la queue comme tout le monde." Il ne restait plus au 
chauffeur qu'a continuer. Je ne sais pas pourquoi il voulait me 
faire prendre. Je lui fit arrter son auto au centre de Bouznika et de 
l je me suis dirig immdiatement vers une fort. Mes sandales ne 
tenaient plus. Je marchais pieds nus, la douleur montait, mais je 
continuais aussi vite que je le pouvais. J'allai dans la direction du 
sud-ouest jusqu' la nuit tombante. Je fais un rve : je peux 
m'envoler comme un oiseau. Au-del de l'Atlantique il y a la libert ! 
Comment s'y rendre ? Il n'y a plus que l'eau entre la libert et moi. 
Je rve encore de temps en temps que je vole comme un oiseau 
pour chapper  la police marocaine. Depuis je me suis mis  har 
tout ce qui est frontires entre les peuples et les pays et je rve 
qu'un jour elles disparaissent. C'est bien-entendu une utopie. Mais 
plusieurs droits de l'humanit dont nous avons maintenant la 
jouissance ont t des utopies. Il y a quelques annes je suis all en 
auto  Dalarna en Norvge et j'ai t heureux de ne pas trouver de 
police des frontires. Je rve du jour o les frontires disparatront 
entre las pays islamiques. L'Europe est dj sur la bonne voie. A 
notre poque les oiseaux et les btes sauvages sont plus libres de 
leurs mouvements que nous les "civiliss", et il sont plus "civiliss" 
que nous. Toutes les civilisations, les cultures, les religions 
devraient avoir pour but plus de libert, moins d'interdictions. Je 
me suis toujours senti comme un citoyen du monde et je pense 
qu'on devrait organiser un mouvement international pour se 
dlivrer des chanes que nous imposent les autorits. Dans tous les 
pays les autorits s'unissent par-dessus les frontires pour limiter 
et contrler la libert des gens.
	Aprs l'chec de Skihrat la police algrienne a renvoy au 
Maroc deux officiers qui avaient essay de fuir en Algrie. Mme le 
gouvernement "dmocratique" de la Grande Bretagne a remis  la 
police marocaine deux officiers qui avaient russi  gagner 
Gibraltar. Il ont t excuts pour le crime de combattre pour la 
libert.
	Des chiens aboyaient dans la nuit. Je me sentais trs fatigu. 
Je me suis couch sur la plage. Il faisait assez froid et le sable tait 
un peu humide. J'ai dormi profondment pendant quelques heures 
malgr les aboiements des chiens et le mugissement de l'Atlantique. 
Je me suis rveill tt et j'ai mdit. Dans la situation difficile o 
j'tais, seul Dieu pouvait m'aider. Je me levai, dis ma prire du 
matin et demandai  Dieu de m'aider. Dans mes penses je n'avais 
fait que mon devoir de musulman, la "Djihad", le plus grand et le 
plus important devoir dans la religion islamique. Le calendrier 
islamique commence par la fuite du prophte Mohamed de la 
Mecque  Mdine, pour fuir les forces du mal. Les envoys de Dieu, 
Jsus et Mohamed, ont toujours t mes modles. Ils ont eu  se 
battre dans un milieu hostile o des puissances mauvaises 
commandaient et o les gens simples taient indiffrents et passifs. 
La situation dans les pays "islamiques" d'aujourd'hui ressemble  
beaucoup d'gards  celle de la  "Jahilia" que Mohamed a 
combattu. (Jahilia : la socit corrompue et dcadente o les 
hommes adoraient les idoles que sont les tyrans et le matrialisme. 
"Jahilia" veut dire  proprement parler : ignorance et 
mconnaissance)
	Quand j'ai commenc  me battre  l'poque o j'tais encore 
un enfant, plus tard comme tudiant, comme  enseignant et 
ensuite dans l'arme, ce n'tait pas pour faire carrire ni monter 
dans l'chelle sociale en crasant les plus faibles. C'tait pour 
changer le systme en combattant pour la libert, pour la justice, 
contre la tyrannie et le despotisme. J'avais dcouvert qu'au Maroc il 
n'y avait toujours pas de justice. Si on a une conscience, on ne 
peut pas vivre heureux dans une socit que dirigent des canailles, 
des fous, et les puissances du mal associs. Les chiens que 
j'entendais aboyer dans le noir de la nuit reprsentaient pour moi 
les "loups" qui dirigeaient et pillaient mon pays et qui maintenant 
taient  mes trousses.
	Au lever du jour je continuai vers le sud. Vers dix heures 
j'arrivai  Mohamedia, une petite ville sur la cte, pas loin de 
Casablanca. J'avais l'air d'un vagabond. Mes vtements taient 
humides et sales. Je me suis rendu au centre de la ville pour 
acheter une djellaba (vtement national au Maroc) et pour prendre 
un peu de nourriture dans un petit restaurant sale o il y avait du 
poisson. C'tait dans un quartier trs pauvre. On y tait  l'troit. 
L j'ai entendu parler du coup d'tat. La police a organis 
l'hypocrisie en systme au point que les gens ont peur les uns des 
autres et personne n'ose parler franchement de politique.
	Avec ma djellaba j'avais l'air d'un jeune paysan en route vers 
le souk et je suis arriv  Casablanca dans la soire. La situation 
me remettait en mmoire la fois o, enfant, j'tais venu  
Casablanca en venant de Tiznit, sans domicile, sans droit, seul, 
avec un avenir incertain. A Casablanca je suis all sur la plage 
pour y louer une tente et  y passer ma premire nuit. Je ne pouvais 
pas aller  l'htel  cause de la surveillance de la police. Je n'en 
avais pas les moyens non plus. Le Risque tait grand que la police 
ait tudi en dtail mon cercle de connaissances et qu'il l'ait mis 
sous surveillance. Au Maroc, tout le monde par crainte, veut tre 
l'ami de la Police et des puissants, tout le monde vite les 
opposants comme la peste. _tre dans l'opposition au Maroc, c'est 
comme avoir le Sida.
	Il tait si tard quand je suis arriv  la plage de Ain Diab que 
je me suis couch directement sur le sable, prs de la mer. On 
pouvait m'arrter  n'importe quel moment. Je n'avais plus que ma 
vie et je pouvais la perdre  tout instant.
	J'avais du mal  faire des projets pour l'avenir parce que 
j'tais presque sans argent. Je n'avais pas de papiers d'identit. J'ai 
d improviser d'heure en heure. Le jour suivant j'ai achet une 
perruque pour deux cents francs(???)dirham. Il ne me restait plus 
que cinquante francs(???)dirham pour vivre. Avec la perruque sur 
la tte je suis all vers un site de rochers prs de Ain Diab, au sud 
de Casablanca. Le jour on peut atteindre les roches mais la nuit 
l'eau monte et les rochers forment une petite le. Je pensais y tre 
en scurit la nuit. On pouvait y louer une tente. Il ne devait pas y 
avoir de policiers ni de contrleurs.
	La  tente cotait cinq couronnes(???) par nuit. Je me suis 
endormi d'un coup mais j'ai t rveill subitement par le bruit que 
faisaient des gens qui circulaient d'une tente  l'autre. Je les ai 
entendu demander les papiers d'identit de ceux qu'ils rveillaient. 
Ils avaient une lampe de poche. Qu'est-ce que je pouvais faire ? Si 
je quittais la tente je serais immdiatement dcouvert. Il ne me 
restait plus qu' attendre. Je me promis de ne pas me rendre sans 
combat. J'essayerais de prendre l'arme d'un de ces gendarmes. 
S'ils me prenaient je mourrais aprs des tortures et des 
souffrances. Ils ne m'auraient pas vivant. Je les entendais venir du 
ct de ma tente. Quand ils sont arrivs, j'ai fait semblant de 
dormir. Je portais ma perruque. Comme par miracle ils ont teint 
leur lampe, rabattu le pan de la tente et ils ont continu vers la 
tente suivant pour y crier "vos papiers !" Encore aujourd'hui je me 
demande pourquoi ils ne m'ont pas demand mes papiers. C'tait 
la volont de Dieu !
	Le jour suivant je suis retourn au centre de Casablanca. Je 
devais tout d'abord me procurer de l'argent. J'ai pens rendre visite 
 un camarade, membre de U.N.F.P., Mesfioui. Quand j'tais  
l'U.N.F.P., nous tions ensemble avec un autre militant, Omar Ben 
Jelloun, et nous faisions partie de la section reprsente au 
quartier de Derb Ghalef. Mesfioui tait un opposant trs connu, 
mme du temps des Franais. J'avais cess de le voir quand j'tais 
devenu officier. Nous nous tions revus une seule fois aprs notre 
poque dans l'U.N.F.P. et c'tait par pur hasard alors que j'tais 
dans l'arme. Dans la mesure o je le connaissais comme 
camarade dans une petite section politique, je supposais que les 
autorits ne savaient pas que nous nous connaissions. Je savais 
qu'il habitait dans le quartier Marif  Casablanca, o j'avais 
travaill enfant. Toujours en perruque j'allai le trouver. J'ai sonn  
la porte. Un enfant l'a ouverte. Je lui dits que je voulais voir 
Mesfioui. L'enfant m'a demand qui j'tais. J'ai rpondu : 
"Mohamed Alaoui". C'tait le nom d'un journaliste trs connu qui 
travaillait dans le journal de l'opposition Al--Mohair. Je ne le 
connaissais pas mais je savais que Mesfioui le connaissait. Mon 
camarade Mesfioui ne m'a pas reconnu. Il me regardait avec 
tonnement. Je rentrai chez lui sans qu'il m'ait invit, j'enlevai ma 
perruque et lui dit qui j'tais. Je racontai tout. Il en fut tout agit et 
apeur. Il me dit : "Maintenant c'est moi que tu marques d'infamie. 
Maintenant c'en est fini de moi. Pourquoi es-tu venu me trouver ?" 
Je lui ai rpondu : "Je suis venu parce que j'ai besoin que tu 
m'aides, j'ai besoin d'un peu d'argent, ou de quelques conseils. Tu 
as peut-tre une ide pour m'aider  m'en sortir". Il a rflchi un 
moment, plus calme mais irrit, il m'a demand de revenir dans 
une heure. Je n'y suis jamais retourn. Quelques mois plus tard 
j'ai appris que le Roi l'avait envoy  Beyrouth lors d'un congrs 
avec le titre de reprsentant personnel du Roi. Je crois qu'il est all 
directement  la police et qu'il m'a trahi. J'ai fait confiance  mon 
intuition encore une fois.
	Je suis all voir un ami que je rencontrais de temps en 
temps, un avocat trs pieux, trs attach  la morale. Un homme 
bien. Il ne faisait pas de politique. Il m'a trs bien reu mais il 
n'avait pas plus de quatre cents dirham sur lui. Le lendemain il 
aurait davantage d'argent, si je voulais revenir. J'ai pris l'argent 
qu'il avait mais je ne voulais pas revenir. Je suis retourn  la 
plage,  un autre endroit o on louait des tentes. Le garde m'a dit 
qu'on les louait pour la journe seulement, pas pour la nuit. Je lui 
racontais ma situation, c'est  dire que "j'tais un pauvre tudiant 
de Marrakech qui n'avait pas d'argent pour un htel". Il m'a 
propos de passer la nuit dans sa propre tente qui tait installe 
prs de sa maison. J'acceptai. Le soir il m'a invit. Au cours du 
repas son frre est arriv. On m'a prsent comme un tudiant de 
Marrakech en visite. Les deux frres ont commenc  parler du 
coup d'tat qui tait le sujet de toutes les conversations. Le nouvel 
arriv se trouvait faire partie de la "police secrte" (c'est  dire, en 
langage populaire, sans uniforme). Il a racont que la police 
recherchait un officier qui avait "dsert" aprs avoir pris part au 
coup d'tat. Il disait : "Toute la police est aprs lui."
	Je ne me mlais pas  la conversation. Je laissai entendre 
que "je ne faisais pas de politique". Quand je me suis lev pour aller 
 la tente, le policier m'a invit  habiter chez lui quelques jours si 
je voulais. J'ai aussitt accept. Habiter chez un policier tait la 
meilleure cachette. Personne ne pourrait souponner. Ce policier 
tait clibataire et travaillait comme inspecteur dans la police des 
renseignements. Je suis rest chez lui deux jours. Il s'agissait pour 
moi de ne pas tre dcouvert quand je sortais en ville dans la 
journe. Je portais ma perruque et je me laissais pousser la barbe.
	Aprs mon sjour chez le policier j'allai voir des jeunes gens 
qui avaient fait de l'auto-stop avec moi sur Rabat quelques mois 
auparavant. Je savais o ils habitaient et personne ne savait que 
nous nous connaissions. C'taient deux garons et trois filles qui 
vivaient ensemble pendant les vacances d't. Le soir il arrivait 
beaucoup d'autres jeunes. Ils habitaient dans une villa. Les 
parents taient  l'tranger. Tous taient "maostes". C'tait  la 
mode comme les jeans et les cheveux long chez certains jeunes. 
Sur les murs il y avait des photos de Mao et de Che Guevara. Mais 
quels "maostes" !!! Ils employaient des drogues, ils fumaient du 
haschich. La plupart taient les enfants gts de parents trs 
riches. Ils m'ont offert  du haschich mais j'ai refus. Quand je 
disais mes prires, ils se moquaient de moi. Ils me trouvaient 
ractionnaire. Ils commentaient mes prires en parlant de la 
religion comme "opium du peuple". Le soir  ils s'amusaient  des 
sances de spiritisme et ils essayaient de soulever un verre par la 
force mentale. Ils n'avaient rien de srieux  faire sauf s'occuper de 
fariboles, fumer du haschich et boire du vin et de l'alcool. Ils 
portaient les cheveux longs. Ils m'ont demand si je connaissais 
Mao. Je leur ai rpondu : "Oui, mais si Mao s'tait occup de 
Haschich, il n'aurait jamais fait la rvolution". J'ai beaucoup 
rflchi  la situation de la jeunesse marocaine. Si tt qu'il y avait 
la moindre dispute en chine entre Mao et Lin Piao, les marxistes se 
divisaient  l'universit de Rabat entre Maostes et Linpiaostes. Par 
contre s'il y avait une dispute entre Ben Barka et Ben Sedik, il n'en 
rsultait pas une division immdiate entre partisans de Ben Barka 
et partisans de Ben Sedik. Ce phnomne montre que nous, dans 
le Tiers monde, nous sommes dpendant idologiquement et que 
notre gauche n'est pas ancre dans notre ralit. Ces jeunes gens 
taient tous fiers de la rvolution de Mao ou de Castro mais ils ne 
faisaient que parler et ils se perdaient dans la drogue. Nos jeunes 
sont souvent pour la venue d'une idologie du monde occidental. Si 
c'est ce genre de jeunes gens que produisent nos universits et 
notre enseignement, il vaut mieux fermer les coles et faire une 
rvolution culturelle et idologique.
	Je n'ai rien contre la culture et la civilisation occidentales 
mais nous devons d'abord exister par nous mme avant d'exister 
avec les autres. Ce que nous copions aujourd'hui du monde 
occidental n'est pas positif. Nous ne copions que la dcadence et 
les ordures. Nous ne produisons rien, nous ne faisons 
qu'ingurgiter. Nous ne sommes pas les acteurs de l'histoire, nous 
ne sommes que des jouets. Nous n'avons pas encore d'existence 
politique ou culturelle.
	Malgr toutes les photos sur les murs, malgr tous leurs 
beaux livres, ce qu'ils faisaient n'avait rien  voir avec la ralit. Ils 
taient assis devant les photos de Mao et du Che, et ils pratiquaient 
une sorte de masturbation politique et intellectuelle. Ils essayaient 
de croire qu'ils faisaient un travail politique. Quand ils avaient fini, 
ils devenaient fonctionnaires du palais royal, ils taient les "guides 
populaires" des partis du rgime. Je restais chez eux trois jours. Ils 
m'ont appris comment transformer des blue-jeans neufs en jeans 
uss. Ils taient riches. Ils voulaient paratre pauvres. Ils taient 
riches, ils avaient tous les privilges, ils ne formaient que le un 
pour cent des jeunes qui avaient le moyen de se cultiver et ils se 
prparaient  tre les guides rvolutionnaires de nous autres, 
pauvres ractionnaires !  De cette faon le pouvoir politique restait 
dans les mains des mmes familles, des mmes classes sociales, 
mme aprs la "rvolution".
	Je les quittai pour ne pas attirer l'attention des voisins mais 
j'ai eu une ide de la faon dont le marxisme peut servir les forces 
conservatrices, j'ai vu comment les classes au pouvoir conservent 
le pouvoir en employant d'autres mots, en changeant les tiquettes.

	De ce qui s'est pass par la suite, un an aprs le coup d'tat, 
je ne peux et ne veux pas en parler beaucoup. J'ai habit en divers 
endroits dans tout le pays. J'ai vcu dans des conditions trs 
difficiles. Il me faut encore protger le nom de ceux qui m'ont aid. 
Je ne peux donc pas donner de dtails mais les choses ne se 
connaissent bien que lorsqu'on les tudie en dtail. J'crirai un 
mmoire dtaill quand les circonstances s'y prteront.

	Jusqu'en mars 1973 j'ai particip  la prparation de 
quelques actions de gurilla dans les montagnes de l'Atlas. Des 
groupes de l'opposition appartenant  l'U.N.F.P. s'taient organiss 
en petits groupes qui se sont battus contre les forces militaires 
dans les campagnes. La premire action a eu lieu le 3 mars 1973 
quand la gurilla a attaqu des postes de police dans le Moyen 
Atlas. Les attaques n'ont pas russi. Il y a eu vingt morts chez les 
gurilleros. J'ai particip  la prparation de l'attaque comme 
"conseiller militaire en tactique de gurilla", mais je n'avais pas 
confiance dans les guides de l'U.N.F.P. qui taient marxistes et que 
la police infiltrait facilement. Je n'accepterais d'ailleurs pas un 
rgime marxiste communiste au Maroc.
	Notre idologie, notre culture, notre religion, c'est l'islam.
	L'islam garantit notre indpendance culturelle et politique. Le 
marxisme constitue une partie de la culture et de la civilisation 
judo-chrtiennes en Europe. Chez nous le marxisme ne conduit 
qu' des tragdies comme celles de l'Afghanistan et du Ymen du 
Sud, o le "marxisme" a besoin d'un appui militaire tranger pour 
pouvoir dominer le peuple !
	Je me suis cach dans les montagnes aprs avoir assist aux 
checs de la gurilla dans les attaques de postes de police, checs 
dus aux "marxistes" qui taient en ralit des agents infiltrs dans 
la gurilla. Certains membres de la gurilla ayant t faits 
prisonniers il devenait dangereux pour moi de rester. De plus il y 
avait des controverses entre eux et moi. Le marxisme n'est pas 
venu dans le monde arabe  l'poque de la rvolution russe et de 
Lnine mais  l'poque du communisme d'tat  sovitique, c'est  
dire dans sa priode de dcadence. Il nous est arriv comme une 
partie de l'invasion coloniale, comme n'importe quelle "glise", avec 
des "missionnaires" et de "saintes Bibles". Les marxistes 
n'analysent pas scientifiquement les vrais problmes pour trouver 
des solutions adquates, ils arrivent avec des solutions toutes 
"faites" et ils cherchent les problmes. Dans le Ymen du sud, dans 
l'Oman, dans le Sahara marocain, ils voient la "lutte des classes" 
mme l o il n'y a que de pauvres bdouins. Nos "marxistes" ne 
sont que des perroquets idiots. Le marxisme est peut-tre une 
partie du dveloppement de la culture judo-chrtienne en Europe 
mais dans le monde arabe et islamique les marxistes ne sont 
qu'une partie de l'arme d'invasion coloniale, avec les militaires et 
les missionnaires. Ils sont, inconsciemment, une partie de 
l'imprialisme culturel, intellectuel et philosophique.
	J'ai rv de m'enfuir en Sude. Je me suis souvenu de ce 
policier qui nous avait chass moi et d'autres enseignants quand 
nous avions exig d'tre pay.
 _ "Messieurs, vous croyez que vous tes en Sude ? Depuis j'ai 
pens  la Sude, j'ai lu un peu sur ce pays et maintenant je 
voulais m'y rfugier et demander l'asile politique en attendant des 
jours meilleurs. Il devenait absurde de continuer mon activit au 
Maroc. Si j'tais fait prisonnier, je pouvais causer un tort 
considrable  mes camarades qui taient encore dans l'arme.

	Je ne peux rvler comment j'ai russi  parvenir en Sude 
en passant par Paris. Quand je me suis enfui du Maroc j'ai 
communiqu  la presse diffrentes versions pour raconter 
comment j'avais russi  sortir du pays. C'tait pour tromper la 
police marocaine et pour protger ceux qui m'avaient aid. Il y eut 
des officiers de trs haut rang qui m'ont aid, par exemple le 
gnral Dlimi. Je n'avais pas de contact direct avec Dlimi. Ce sont 
des membres des "Officiers libres", mes anciens camarades, qui lui 
ont parl de ma situation. Beaucoup d'officiers craignaient que je 
puisse tre arrt et m'ont en consquence aid  partir.


							FIN de la premire partie.








